Il est bien des endroits où la pleine franchise
Deviendrait ridicule et serait peu permise;
(Molière, Philinte, le Misanthrope)
Il y a petite lurette, des blogueurs ont lancé une chouette idée qu'elle est belle: et si on faisait une charte pour se punir les uns les autres quand on n'est pas gentil avec nos potes et qu'on dit des gros mots ? Si on était éthiques, les gars ? Les gens qui viendraient sur nos blogs y aborderaient comme un navire s'amarre dans le port d'une île hospitalière où coulent le lait et le miel. On ne dirait rien de méchant, on ne mépriserait personne. On ne se moquerait pas du pauvre d'esprit [et on n'aurait plus jamais mal au ventre].
Je ne sais pas où ça en est. Apparemment, le projet a capoté. C'étaient des blogueurs qui n'étaient pas mûrs pour cet embarquement au long cours. Il y en a un qui a trahi les correspondances privées, ce qu' un autre lui a reproché, un autre qui volette de blog en blog pour traiter tout le monde de nazi, de kapo ou autres joyeusetés, un qui qui balance des injures racistes, bref. La perfection n'est pas de ce bas monde, encore moins de ces bas blogs.
Il est de bon ton d'affirmer que l'on claviote des nauséabonderies qu'on n'oserait jamais dire en face. Qu'on n'a pas les mêmes limites, les mêmes freins sur le Net que dans la vraie vie, qu'on est différent selon qu'on s'engueule sur le net ou au bord d'un comptoir.
Je n'en crois rien. Ce n'est pas Internet qui crée le délateur, le sournois, le cynique, l'ordurier, le lâche, le graffiteur de vespasiennes. Internet rend plus dingues les déjà dingues, plus expansifs les connards ordinaires, exacerbe des comportements plus discrets hors du Net, Internet révèle le timide, certes oui, mais sans plus.
La politesse, la prévenance, l'éthique (tac toc) fleurissent aussi dans les blogs, pour qui sait lire et choisir ses blogueurs.
Quand on apprend dans un blog que son auteur suit un lourd traitement médicamenteux pour stabiliser ses troubles psychotiques, on s'écrase. On passe son chemin. Si dans le vôtre ou dans un blog ami il faut répondre a une agression irrationnelle, on y répond en s'agrippant au réel comme à un radeau dans le flot du délire. On essaie de ne pas rajouter à la souffrance de l'agresseur, on parle gentiment. On a l'impression, à lire les échanges, que ceux qui essaient de calmer le furieux changent de ton de voix, n'évaluent plus le discours mais essaient juste de rassurer quelqu'un qui dérive. En général, ça ne fonctionne pas très bien, Internet est terrible pour les paranos et les hyper susceptibles puisque les paroles restent et que les conversations s'ajoutent sans fin les unes aux autres.
Comme exemple de cette politesse implicite, prenons l'exemple d'une blogueuse imaginaire. Elle officie depuis des années, navigue d'un bord à l'autre du Cyberocéan, en changeant souvent de pseudonyme. En ce moment, elle s'appelle Mondiana. Elle se croit investie d'une mission principale et essentielle, lutter contre l'obésité. Elle a tout lu, elle a discuté avec tous les spécialistes, elle a fait des études en Amérique et occupé tous les laboratoires, et elle connaît tous les obèses du monde entier. Un jour, elle tombe sur le lard de blogueurs rigolards qui vantent la bonne chère, le gras, le sucré, les vieux vins délectables, les cochons fermiers et les poignées d'amour. Malheureusement, elle a sous-estimé l'adversaire, mais elle ne s'en rend pas compte. Ils la raillent, ils se fichent de ce qu'elle écrit. Et comme elle surenchérit, ils lui consacrent moult paragraphes où le comique le dispute au féroce, ça n'a plus de fin. D'aucuns pensent que c'est méchant de se moquer en groupe d'une innocente. Elle écrit un livre, sous le nom de Sélèna Tambour, dans lequel elle explique comment elle va sauver le monde. Ce livre, d'après les extraits généreusement offerts à la lecture, n'a pas bénéficié d'une correction qui le rendrait compréhensible. Que font alors ses méchants harceleurs qui s'émerveillent quotidiennement de ses déclarations mégalomaniaques et ridicules ? Vont-ils l'interpeller sous son nom d'écrivain ? Vont-ils laisser çà et là des critiques cruelles sur tous les sites marchands où l'on fait état de son œuvre ? Pas du tout. Il se pourrait que Mondiana s'appelle réellement Sélèna Tambour. Et si l'on se moque généreusement des pitreries de Mondiana, on n'a pas envie pour autant de graver ad vitam eternam dans les moteurs de recherche le nom de Tambour, associé à toutes les conneries qu'on a pu échanger de part et d'autre avec et sur Mondiana.
Et c'est ainsi que le blogueur est grand. Enfin, pas trop misérable.