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jeudi 8 septembre 2016

Bel automne


J'ai reçu plein de mails dans lesquels on me demandait pourquoi je ne bloguais plus. Enfin, plein, c'est à dire quelques dizaines. Enfin, euh, non, à peine une dizaine. Neuf mails, quoi.
J'ai répondu à tous à peu près la même chose "j'sais pas trop pourquoi"... J'ai pas tellement envie...
J'ai commencé ce blog en réaction à la censure qui m'avait été imposée dans les commentaires d'un blog féministe de gauche, Mlle S pour ne pas la nommer. (Oukellépassée, celle-là ?).
Ah, qu'il était bien le temps où j'allais sur les blogs féministes pour causer d'islamisation de la France ! Qu'il était doux le temps où des gogolinettes de gauche m'accusaient d'avoir des "fantasmes de péril islamiste"!
L'actualité m'ahurit. J'ai l'impression de vivre dans une période historique molle. Après avoir écrit des kilomètres de commentaires et de billets sur le péril islamiste, justement, je ne suis toujours pas devenue cynique. Je suis contente qu'on ferme certaines mosquées, qu'on vire certains prédicateurs, je n'éprouve plus le même sentiment d'agacement et de désespoir envers ceux qui ne veulent pas voir. Je sais qu'ils voient, et qu'ils ont fait leur choix en dépit de discours de convenance, pour la plupart, parce qu'au fond ils ont soif de dictature et que, quoi qu'ils en disent, ils sont las de la démocratie et prêts à se laisser guider, porter. 
Je trouve que sur nos blogs, les échanges ont rétréci, peut-être parce que nos positions se sont durcies ? Je lis dans la presse, je regarde à la télévision des débats qui ressemblent beaucoup à ce qu'étaient les commentaires des blogs au temps où il n'y avait pas, ou si peu,  d' anti-islamistes de gauche ayant pignon sur media. But the times they are changing.

J'ai pris la photo qui illustre ce billet la semaine dernière, dans la presqu'île de Rhuys.
Ce couple m'a fait sourire. Il y avait une douce brise innocente ce jour là, mais j'imagine la grosse vague qui s'amène en petit rouleau bien traitre et qui, au dernier moment... Splaouch le benêt, et mort assurée du portable !

vendredi 11 décembre 2015

J'ai pris le train


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Ce n'est pas pour me vanter, mais j'ai pris le train.

Il est parti à l'heure
Il n'y avait pas de gel sur les rails ou les caténaires.
Pas de neige
Pas d'inondation, rien.

Aucune biche, aucun sanglier n'ont encombré la voie.
Aucun suicidé non plus.


Dans le wagon, il n'y avait pas de terroriste, il n'y avait  pas d'islamiste ostensible
Il n'y avait pas d'adolescents qui mettaient les pieds sur les sièges ou écoutaient de la musique en mugissant en rythme
Il n'y avait pas de petit chien jappant dans son panier
Il n'y avait pas de bébé pleurant, pas de soldats beuglants, pas de téléphones portables stridents

Et pourtant, c'était un vrai train qui roulait vraiment. Il est arrivé à la gare à l'heure prévue.

mardi 25 novembre 2014

Ne marchez pas sur la pelouse (triptyque)

 



  Ces photographies ont été prises à Pise, il y a presque dix ans. On peut dire qu'elles sont sans intérêt. Je me tenais au bord de l'allée, dans une foule  de touristes clichant à qui mieux mieux.  L'enfant avait lâché la main de ses parents et dansait  sur une pelouse jalonnée de panonceaux "interdit de marcher sur l'herbe", dans toutes les langues. Ses parents l'ont appelé discrètement plusieurs fois, avec un air un peu ennuyé. Tout un groupe  asiatique s'est figé, zoom en berne, en regardant ailleurs. C'était drôle, ces adultes  qui n'osaient pas  mettre un pied sur une pelouse interdite, l'enfant gracieux et libre, et les occidentaux amusés par  la scène.

Je n'ai pas d'image pour les scènes suivantes.

Sur la pelouse du Jardin des Plantes, il y a aussi des pancartes. Juste devant la grotte romantique, on a sarclé par endroits et semé du gazon qui peine à pousser. Une mère aux longs cheveux est assise sur le banc, avec ses petits contre elle  et un bébé au sein. La lumière frisante joue entre les grandes palmes sombres,  la mère serre sur ses cheveux un  châle bleu  que le marmot dodu  tire par les franges.  Il est impossible de ne pas penser à un tableau: une madone, une maternité, un Caravage, avec une Rom dans le rôle de Marie. Les passants ralentissent. Il fait froid, les enfants sont peu vêtus, la femme a les pieds sales, chaussés de tongs de plage. Brusquement, les enfants se redressent se mettent à crier: deux gendarmes traversent la pelouse et se dirigent vers eux. Leurs brodequins noirs décollent des plaques d'herbe, laissant la terre à nu, et l'on voit l'empreinte brune de leur semelle, aussi nette que celles de pas dans la neige.

Hier, au supermarché:

 Petit papa Noël, chocolats, jouets et illuminations dès  la porte franchie. Et là, ces fiers consuméristes ont fait fort: le thème de l'animation est inspiré par, ou dédié aux, je ne sais pas, mais enfin tout grouille de LAPINS CRÉTINS. Ceux qui ignorent de quoi je parle ont de la chance. Bref, sur une estrade à deux niveaux recouverte de gazon synthétique se tortillent des lapins effrayants avec des bonnets rouges où ballottent  de vagues bois de rennes. La sono est épouvantable. Autour de l'estrade il y a la même barrière basse en bois blanc que celle de la déco de Pâques et de la fête du jardinage. Killian l'a enjambée sans difficulté. D'abord il  baffe un lapin, à la grande joie de l'assistance, puis réussit, en tirant fort sur les oreilles d'un autre, à désolidariser la partie peluche de la partie mécanisme.  Horreur: l'automate en ferraille se trémousse, les globes de ses yeux  clignotants  sont entourés d’écheveaux de fils électriques et sa mâchoire claque atrocement, Killian se laisse tomber par terre en hurlant. Killian a environ trois ans, et tout le monde sait qu'il s'appelle Killian parce que son colosse de mère n'arrête pas de gueuler: "Killian, sors de là d'd'ans et r'viens toutd'suite ou bien tu vas voir, tu vas t'en prendre une !" La foule se presse  pour voir Killian s'en prendre une, en jetant des regards circulaires vaguement inquiets  car il plane une odeur bizarre de plastique chaud autour de l'estrade. Le lapin crépite puis s'éteint, tandis que les yeux des autres restent bloqués sur la lumière rouge et que le son déraille. Killian s'assied et se frotte les yeux. "Non", crie-t-il à sa mère qui lui désigne sa poussette et fait mine de partir. Ensemble, comme au credo à la messe, les gens commencent à entonner "ah, si c'était le mien..." On sent que l'avenir proche ne s'annonce pas super gai pour Killian, et que si ça se trouve le Père Noël va carrément blacklister  l'adresse de son appart. Un chef commercial intervient à point, il se prend les pieds dans la pelouse synthétique qui se déchire et s'enroule à ses chevilles. Il rampe jusqu'à la sortie de rallonge électrique, sous le petit moulin,  qu'il débranche enfin. Tout s'éteint. Killian se met debout, et là, fier dans ses Nike, ferme sa petite main hormis le majeur qu'il brandit bien vertical devant l'homme par qui s'interrompit le  spectacle.

vendredi 3 octobre 2014

Notre soeur l'araignée




Le jour de la saint François d'Assise, patron des animaux, la SPA ouvre ses portes. Quand j'étais enfant et que j'allais au catéchisme, saint François était mon saint préféré. Ma "dame catéchiste", comme on les appelait à l'époque,  était italienne, et la vie n'avait pas été tendre avec elle: son maçon de mari avait glissé d'un échafaudage et rendu l'âme sur le coup; leurs  trois bébés successifs n'avaient  survécu  que quelques heures avant de succomber à un mal indéfini. Seule, veuve à trente ans, sans problème d'argent grâce à la prime et à la pension du défunt, elle commença à parler avec les oiseaux. Elle offrait du pain aux moineaux en chantant le Cantique des Créatures, elle conversait avec la chouette qui nichait dans son grenier.  J'allais chez elle un soir par semaine après la classe, avec une dizaine de garnements et  drôlesses de l'école publique. Nous dévorions des biscuits avec du chocolat et de la confiture, et la grenadine coulait à  flots. Ceux des écoles catholiques avaient le catéchisme dans leur chapelle à eux, les pauvres, et je doute qu'on leur ait appris à transporter délicatement une araignée sans lui abimer les pattes, du coin du buffet de cuisine à l'appentis derrière. Ne m'en veux pas, notre sœur l'araignée, lui disions-nous, mais tu seras plus à ton aise là où ta toile ne sera pas détruite par le balai, et les mouches seront aussi dodues, tu verras. 
Un jour, adulte, je suis allée à Assise. C'était en été, la chaleur était étouffante, et dans la basilique on étouffait aussi. J'ai reconnu, dans les fresques de Giotto, les images que ma dame catéchiste nous donnait pour marquer les pages de notre livre de prières, les affichettes et les calendriers couvrant les murs de sa cuisine. Les fresques de Giotto avaient des centaines d'années, je le savais bien, mais en les scrutant je cherchais et reconnaissais leur original, leur matrice, qui demeurait à jamais chez une Italienne un peu folle, et dans un petit coin heureux de mon enfance.

samedi 12 juillet 2014

Grâce à nous

                                                                       au sinistre Marco Polo

Un jour, il y a quelques années, j'amenai ma fille à l'anniversaire d'une camarade de camp de vacances.  C'était un peu loin, et la dernière partie de la route, qui se transformait en chemin en côtoyant une rivière sinueuse,  n'était pas facile. La camarade nous attendait à grille du château. Grille  monumentale, ouverte sur une longue allée de chênes. Le petit château, au bout, miroitait de toutes ses fenêtres. À vue d’œil, c'était un de ces derniers manoirs  construits à la fin du 19ème siècle, sans grand charme mais pas vilain, avec des dépendances, de grands espaces, une statue de Diane,  des allées, un bassin et des lions à la chevelure de lierre. La fillette monta dans la voiture et nous fit emprunter une allée  bordée de houx,  aboutissant à  la cour de sa maison  qui devait être autrefois un logis de jardinier  ou d'autre domestique.
J'acceptai  le café offert par la mère et, histoire de discuter, la félicitai pour la beauté du rosier blanc qui tapissait la façade. La fille de dix ans rigola grassement: ils avaient foutu assez de désherbant dessus, pourtant, pire que les ronces cette saloperie increvable. Des lambeaux de vigne vierge desséchée pendaient sur le mur ouest. Foutues plantes grimpantes qui attiraient des tas  de parasites ! Heureusement qu'ils allaient déménager bientôt !
La mère sortit un album du tiroir du buffet pour me montrer  les photographies du pavillon qu'ils faisaient construire dans un lotissement du  bourg voisin. On y  serait mieux, et bien chez soi...
Je posai des questions sur les châtelains. On me répondit que c'était un couple d'instituteurs en retraite qui avait racheté le bâtiment assez bon marché. Qui viendrait habiter à onze kilomètres de la première boulangerie, dans une vallée, et avec une route pleine de trous en plus ? Des toqués comme ces deux-là, qui se donnaient l'air de ne pas se donner l'air,  qui n'avaient même pas la télé et qui faisaient chier leur monde en laissant les fenêtres ouvertes les soirs d'été et en jouant du piano et du violon toute une partie de la nuit, encore heureux quand ils n'avaient pas l'idée idiote d'organiser leurs soirées de  musique de chambre -ou de pot de chambre, ha ha ha !- avec d'autres cinglés  de leur connaissance comme au mois d'août dernier.
Mais on les encule comme on veut, a conclu la mère. Nous, on met du Johnny hyper fort, alors, leurs fenêtres, ils les ferment.  La boulangère nous a dit que grâce à nous, quand on sera parti, ils ne prendront pas d'autres locataires.


vendredi 11 juillet 2014

Grâce à toi

Un soir, il y a quelques années, je regardais un  reportage qui passait tard le soir, J'irai dormir chez vous. Le journaliste, Antoine de Maximy, voyage dans le monde entier. Il se fait héberger chaque soir par des inconnus du matin. Ce jour là, il demanda à une jeune femme qui tenait par la main un petit garçon de cinq ans s'il pouvait venir passer la nuit chez elle. Était-ce au Portugal, en Espagne ou en Amérique latine ? Je ne sais plus. Elle accepta tout simplement, il les suivit, elle présenta le voyageur à son mari qui rentrait du travail, et prépara le repas. Le petit garçon disposa sur la table assiettes et fourchettes, puis dit à l'invité: " tu vois, d'habitude, nous sommes tout le temps trois à table. Grâce à toi, ce soir, nous serons quatre."
Chaque fois que je lis le mot hospitalité j'entends la voix de cet enfant, je revois son visage grave et confiant.

jeudi 13 mars 2014

Rêves de fièvre

  Je suis fatiguée. Je me demande si je n'ai pas de la fièvre. Je suis sur le canapé, la télévision est allumée, une chaine d'informations en continu balance les dernières nouvelles du monde entre des pubs bizarres. Je m'endors. Je ne m'endors jamais devant la télévision, je dois avoir de la fièvre. Il faudrait que je me lève, que j'aille chercher un thermomètre, que je boive un verre d'eau, oui mais voilà je suis fatiguée et je m'endors sans m'endormir tout à fait. Arrivent les redoutables rêves de fièvre, répétitifs, qu'on ne peut pas chasser puisqu'on ne peut pas se réveiller tout à fait. Un petit chien blanc  s'approche, il a une bouche de femme avec du rouge à lèvres. Si j'essaie d'ouvrir les yeux il recule et me regarde avec tristesse puis il revient; ça dure des heures et des heures et des heures. Je dois vraiment avoir de la fièvre, et j'ai mal à la tête. Le petit chien blanc s'en va, mais à sa place il y a un utérus. Puis deux, trois utérus. Une voix parle d'utérus qui défilent dans les rues. Du fond de mon sommeil fébrile, je m'inquiète. Qu'est-ce que c'est que ces utérus qui avancent en se dandinant, comme de grotesques personnages de film d'animation ? Ils n'ont pas de jambes mais brinquebalent, ils sont en rangs, on dirait une invasion de fourmis, sauf que ce sont des utérus qui reposent sur leur col, avec les trompes de Fallope qui balancent en mesure, comme des bras. Ou comme des ailes.  L'ONU va prendre des mesures, la situation est très sérieuse, dit la voix. J'essaie de repousser le rêve et de rappeler le petit chien blanc. Ces utérus sont dégueulasses, ils ont des couleurs qui rappellent celles du camouflage des habits militaires. Pourquoi je fais des rêves comme ça, moi ? Ah oui, la fièvre. Et un psy, qu'est-ce qu'il en dirait, de ces rêves d'utérus ? Des centaines d'utérus qui marchent au pas. Je ne suis jamais allée voir un psy. Ma tête me fait mal à m'en cogner par terre, je me force à émerger. Paracétamol, verre d'eau, non, je ne monterai pas l'escalier pour aller me coucher. Je retombe sur le canapé et cherche la télécommande pour éteindre la télévision. Des unités russes ont envahi la Crimée, dit la voix, avant que je la coupe. Ah ! des unités russes, unitérusses, utérus....

mercredi 5 février 2014

Memoriae manent

Ils sont quatre, trois sœurs et un frère. Ils ont refusé pendant dix ans de vendre la maison familiale, celle où ils ont grandi, celle que leur vieille mère n'a quittée que pour aller mourir à l'hôpital de la ville voisine.  Ils y sont revenus en vacances avec leur conjoint et leurs enfants.  Les trois premiers Noël ils étaient tous là, et puis après l'aînée des filles devint grand-mère à son tour, et puis le voisin qui taillait les poiriers est mort, et puis le jardin ne ressembla plus à ce qu'il était avant. L'homme qui l'entretenait ne connaissait rien de leur passé, de la petite allée où avait tant roulé le petit tricycle rouge, des planches de fraisiers lançant leurs stolons sous les buissons de cassis, de la lutte annuelle contre les framboisiers qui pointaient  leur tige fière de petits soldats conquérants  jusque dans les laitues.  Fini les laitues. Il n'y avait plus de salades, ni de légumes, mais  de l'herbe tondue, de vieux arbres stériles. Ah si, personne n'avait touché à la cabane sous le noyer, où  les gants de boxe craquelés pendaient au même clou depuis des dizaines d'années au dessus de  la bicyclette avec laquelle le grand-père était allé chercher du travail  à Paris, parti du Finistère avec un pain, une motte de beurre dans une boite de conserve et un morceau de lard, c'était la guerre et il avait seize ans.
Maintenant, ils la vendent, la maison. Ils ont d'autres plans pour se retrouver, ce n'est pas que les liens  soient rompus; ils s'aiment fidèlement, mais comme on dit bêtement ils vont en faire le deuil et d'ailleurs il est déjà fait, le deuil, il s'est fait tout seul avec le temps, c'est comme ça. Ils se partagent les meubles ou les souvenirs qui valent le coup d'être transportés et pour le reste ils feront venir Emmaüs. Il y a un acheteur sérieux pour la maison et son grand jardin, tout le monde est d'accord , ils savent ce qu'ils feront de l'argent.
Les sœurs sont dans la cuisine, elles ont mis sur la table toutes les casseroles, les plats à four, l'antique cocotte minute, le faitout en fonte  et la boite en plastique orange dans laquelle la mère rangeait  les fiches de cuisine qu'elle découpait dans le journal. Chacune des sœurs a recopié depuis longtemps le cahier où la mère notait ses recettes, celle de la bûche de Noël, du baba au rhum, du pâté de lapin. Là elles boivent du café passé dans la cafetière  italienne, celle dont  il faut déboucher les trous du filtre  avec une aiguille fine.  Elles discutent du goût du café de la mère, goût qu'elles n'arrivent pas à retrouver,  avec la même cafetière pourtant. Est-ce le café qui a changé ? Pas la chicorée Leroux, en tout cas. On moud le café et la chicorée dans le petit moulin électrique. La cuiller doseuse est une dosette en plastique bleu, avec Guigoz gravé sur le manche. Trois mesures rases de Robusta moulu, une de chicorée, et  on ne retrouve pas le goût, c'est dingue. C'est comme le mystère de la soupe poireaux pommes de terre. Le café, encore, on peut comprendre, les grains ne sont peut-être pas de la même famille de café, les méthodes de torréfaction ont évolué, mais la soupe poireaux-pommes de terre ?  Elles en ont fait, pourtant, les filles, de cette soupe. Toutes jeunettes, pendant que la mère étendait le linge ou filait à la Coop pour acheter du jambon elles épluchaient les patates, passaient  les poireaux sous le robinet du dehors pour enlever le plus gros de la terre et les coupaient ensuite sur la table de la cuisine. Ces poireaux là étaient si frais et si forts qu' ils faisaient pleurer autant que des oignons.  Le petit frère récupérait la barbe et se la plaquait au menton, puis courait entre les chaises "je suis vieux, regarde,  j'ai la barbe toute blanche"... On jetait dans l'eau froide de la cocotte les feuilles coupées, une branchette de thym, une demi-feuille de laurier, trois grains de poivre et une gousse d'ail et puis, quand l'eau bouillait, on ajoutait les pommes de terre et on fermait le couvercle. Ce n'est pas bien compliqué à reproduire, ça, alors, pourquoi ? Pourquoi on n'a jamais réussi à refaire la même soupe, à retrouver le même goût ? On a pourtant acheté le même moulin à légumes, et on passe grille fine, ce n'est pas que la soupe soit mauvaise, non, mais elle n'est pas du tout pareille, alors pourquoi ?

mardi 4 juin 2013

Les billets de tombola


Juin, c'est le dernier mois de l'année scolaire. Mes petites voisines ont les traits tirés. Elles se couchent de plus en plus tard, mais le car scolaire passe toujours aussi tôt. Les collégiens sont en demi-vacances puisque les professeurs font passer le brevet (l'épreuve d'Histoire des Arts, en ce moment) ou sont en sortie  avec une autre classe. Mes trois petites voisines vont de maison en maison dès potron minet pour vendre des tickets de tombola. Elles  ont douze et treize ans, il y a une basketteuse immense, une ex-réunionnaise dodue aux cheveux blonds crépus et une petite souris habillée de sombre avec des lunettes à monture énorme, et noire. Elles sont en cinquième au collège local, et préparent la fête de fin d'année, kermesse, spectacle et loterie.  Je les ai vu grandir, et j'aime bien quand elles affalent leur VTT devant ma porte, entrent en frappant à peine - il fait si froid, ou si chaud, et on ne refusera pas un chocolat ou une limonade -  pépient dix minutes et continuent leur tournée gâteau-soda dans d'autres maisons du village. Aujourd'hui, elles ne veulent rien boire, elles sont en tournée professionnelle .. Je remarque tristement qu'elles sentent le tabac, mais je ne dis rien. Il faut se dépêcher de racler le fond de la boite à monnaie pour payer des billets de tombola qui coûtent quatre-vingts centimes l'unité, et j'y trouve trois euros et soixante-dix centimes que je mets sur la table en leur disant: débrouillez-vous, je n'ai pas plus. 
Elles ont commencé par des manipulations. Rendre vingt centimes sur la pièce d'un euro, ça va le faire pour un billet. Mais pour la pièce de deux euros ? On peut acheter deux tickets, mais il va rester soixante centimes. Soixante, t'es sûre ? Ou cinquante. En tout cas, on ne peut pas avoir trois tickets avec deux euros. Oui, mais avec les vingt centimes rendus, et les autres pièces qui sont sur la table ? Ah, oui, il y a assez pour trois tickets au moins, mais combien on va rendre ?  Attendez, combien on a donné de tickets tout à l'heure pour quatre euros ? Je ne sais plus, faut que je regarde dans le carnet.  Quatre, je crois.  Non, cinq. Cinq tickets pour quatre euros.  Il n'y a pas assez pour cinq tickets, mais pour quatre on ne sait pas, peut-être. Eh bien, comment pourriez-vous le savoir, que je leur balance avec une douce voix d'institutrice sévère-et-bienveillante ? Ben justement, on sait pas.
Elles ont fait une addition. Un ticket plus un ticket plus un ticket plus un ticket, là c'est bon sinon on dépasse.  Calculer le reste s'est passé sans problème. 
Elles passent toutes les trois en quatrième, avec une assez bonne moyenne. Même en mathématiques.

mardi 9 avril 2013

Le malheur d'être Prudent

    

 Muriel marche vite en sortant de la banque, moi aussi, le temps nous presse, mais mais mais …
–  Attends, une minute quand même, j’ai vu Laureline mercredi…
–  Laureline ? Ouh la la, ça fait un bail… Qu'est-ce qu'elle devient, celle-la ?
–  Tu sais qu'elle a eu  un fils ? il a le même âge qu’Antonin, ils sont dans la même classe,  et Antonin a insisté pour l’inviter à son anniversaire.
–  Oui ?
–  Elle  ne voulait pas. Les microbes. La contagion.
–  Il s’appelle comment son fils ?
–  Prudent.
–  Sans déconner ?
–  Sans déconner.
–  Elle n’a pas changé alors…
–  Non. Toujours avec ses tocs. Toujours avec son paquet de lingettes désinfectantes, elle essuie tout.
–  Elle essuie son fils aussi ?
–  Tout le temps. Elle lui enfonce des coton-tige dans les oreilles, elle lui gratte le coin des yeux, elle cure la couture de ses chaussures, elle le lave sans arrêt, elle lui met un bonnet quand il va dans un magasin, à cause des microbes dans les cheveux.
–  Pauvre gosse… Il a un père ?
–  Plus tellement. Il s’est tiré.
–  Tu m’étonnes…
–  Alors, Antonin avait invité Prudent. Il ne sort jamais, Prudent. Tout est toujours trop sale ailleurs. Mais j’ai eu tellement pitié que j’ai insisté, je suis allée chez elle. On avait projeté de faire des gaufres pour l’anniversaire, j’ai dit à Laureline qu’elle pourrait rester seulement dix minutes, le temps d’en manger une avec les enfants, pour faire plaisir à Prudent.
–  Et elle est venue ?
–  Mais oui ! Avec son môme et ses lingettes, et un masque pour elle et pour Prudent au cas où quelqu'un serait enrhumé. Elle regardait partout. C’était hyperpropre dans la cuisine, tu penses, j’avais fait gaffe, tout briqué, ça sentait l'eau de Javel comme à la piscine. Elle me parlait sans s'arrêter des scandales agro alimentaires, de viande ré-emballée, de bouillie de vache malade  dans les ravioli,  on aurait dit une radio qu'on ne peut pas éteindre. Elle fichait un peu la trouille  aux enfants, elle plombait l’ambiance, et…
–  Et ?
–  Et j’ai sorti les gaufriers…
–  Et ?
–  Et quand j’ai ouvert le premier, l’horreur ! J’avais fait des gaufres quinze jours avant, et j’avais oublié la dernière dedans. Il y avait des moisissures énormes, des champignons partout et la couleur de ce qui restait de la gaufre,  je ne te raconte pas. Des cloques oranges, vertes et bleues….
–  Oh la la…
–  Le regard qu’elle m’a jeté ! J’ai cru qu’elle allait bondir sur moi et me tuer ! Elle a entouré son fils avec ses bras et l’a tiré vers la porte.
–  Elle a du le désinfecter pendant des heures !
–  Sûrement…
–  Et après ?
–  Après, j’ai bien lavé le gaufrier, je l’ai branché, hop, une louche de pâte, j’ai jeté cette  gaufre au cas où, j'ai mangé celle d'après pour montrer aux enfants qu'il n'y avait pas de danger, j’en ai fait d’autres et on s’est régalé.
–  Sans Prudent…
–  Sans Prudent.

jeudi 14 février 2013

On mange quoi ce soir ?

Hier, je suis allée au supermarché, et pas dans  n'importe quel supermarché, je suis allée au LIDL. Dans la ville où je vais faire mes courses,  LiDL est le supermarché des français pauvres et des manouches qui se sont sédentarisés dans le quartier.  Il y a un autre supermarché à trois pas, un grand Intermarché, où la clientèle est variée. À trois pas aussi dans l'autre sens, il y a un DIA, qui est le supermarché des  Turcs. Je coursicote à DIA quand j'ai besoin de fruits et légumes méditerranéens, d'amandes, d'olives bon marché. L'avantage du  LiDL c'est qu'on n'y reste pas des heures. Il n'y a pas de longue galerie marchande qu'on est obligé d'arpenter jusqu'au dernier mètre pour franchir  un accueil encadré par un vigile style  "dogue de son maître"  et une hôtesse  mâchant agressivement son chewing-gum. Il y a juste une entrée et une sortie, cinq rayons, quelques bons produits qu'on a repérés depuis longtemps quand on connait la maison.   Et là, j'ai vu un truc que je n'avais jamais vu dans ma vie de femme supermarcheteuse. 
Je ne vais pas ironiser sur le caddy sans fruits et légumes des pauvres pauvres, chargé de sodas fluorescents, de desserts vaguement lactés mais vachement sucrés, de paquets de vingt croissants qu'on devine spongieux à l'extrême, de biscuits chimiques aux pépites de chocolat,  de pizzas et de hamburgers  moins cher au kilo que la farine ordinaire, de frites et lasagnes surgelées, de nuggetss étranges issus du recyclage de peau, viscères et cartilages nettoyés en Chine et garantis revalorisés en France, bref.
Il y avait une famille au rayon des produits frais qui choisissait  des sandwiches. J'ai constaté que le rayon des sandwiches avait pris de l'importance. Y aurait-il une nouvelle usine dans le secteur, sans cantine le midi ? Ou bien une déviation d'itinéraire touristique entrainant une flopée de voyageurs se disant  "tiens, j'ai un petit creux, j'irais bien m'acheter un bon sandwiche sous plastique   dans ce sympathique LiDL opportunément sis au bord de mon itinéraire découverte ? Point. 
Cette famille achetait des sandwiches pour ses trois prochains repas. Pas pour le quatrième, parce qu'on était invité chez Mémé.

jeudi 25 octobre 2012

Ses aïeux

C'est une brasserie près des halles, un samedi. On y sert le vin au verre, la cuisine est familiale. Il n'y a pas de décoration typique, tout y est plus ou moins ancien. À onze heures la serveuse  en surchauffe dispose des couverts sur les tables qui se libèrent et quand je cherche un coin pour boire un café, elle me pousse vers un reste de banquette près du bar.
Il y a là quatre messieurs et une dame d' âge bien mûr, et un garçon de trois ou quatre ans. Sur la table quatre ballons de vin, deux de blanc, un rouge, un rosé, une tasse de chocolat et des tranches fines de fromage posées dans leur papier, brisées avec les doigts. La conversation va bon train. Le moins vieux des vieux explique son opération de la hanche et la rééducation difficile. On parle des prothèses en plastique et en métal, on charrie gentiment le bonhomme en le traitant de robocop, on lui prédit la rouille le temps qu'il lui reste à vivre et le recyclage spécial métaux et plastique ensuite. C'est pas vrai, interrompt le gamin, moi je l'ai vu dans la douche, pépé Gilbert, et c'est de la peau en peau qu'il a, comme de l'autre côté, pas du plastique. Hurlements joyeux des vieux. On lui explique, sans le convaincre. L'enfant joue avec un minuscule camion de pompiers qu'il fait rouler entre les verres et les papiers de fromage. Ses cheveux sont noirs, coupés en brosse très courte. Il a le visage carré, d'épais sourcils. Ce n'est pas un bel enfant comme on en voit dans les pubs mais un petit gars trapu, large de face et mince de profil, qui se tient droit, jambes écartées comme un marin sur le pont.
Mémé Colette ! Crie-t-il soudain. Colette ! Reprennent les autres... On se pousse pour faire de la place à Colette qui traverse la salle, flanquée d'un caddie de marché d'où dépassent des poireaux et des lys. Colette pose les lys sur la table, l'enfant y colle le nez et le relève tout orange. On cherche un mouchoir. Il y en a trois en tissu à carreaux, grands comme des serviettes, qui sortent des poches de manteaux. L'enfant les prend et va s'asseoir sous les chaises. Il fait une tente dans le désert pour son camion de pompiers. Colette sort les poireaux, le pain, et extirpe du fond du caddie un paquet enveloppé de papier vert pâle... T'en as trouvé, t'en as trouvé ! Comment t'as fait, t'as du venir tôt, nous quand on est passés yen avait déjà plus ! Colette commande un rosé à la serveuse qui court partout. Dix doigts déballent le trésor : des tranches d'andouille qu'on dispose côte à côte. À en juger par les exclamations, c'est de la bonne et de la rare. L'enfant refait surface. Il pince une tranche délicatement, par le bord, et commence à l'éplucher. Il enlève d'abord la peau noire, et après le plus grand des cercles concentriques. Je vais manger la roue du vélo, annonce-t-il, et il suçote sa lanière d'andouille avec gourmandise. Il détache une à une les couches fines, les enfile sur ses doigts, les déguste. Il a les lèvres et les joues grasses, et quand on les lui essuie, c'est comme un pomme rouge qu'on frotte, ses joues deviennent toute brillantes. L'aïeule ouvre une boite de boudoirs et en offre un au garçon, qui le trempe dans le verre de blanc. Quand il veut recommencer, avec le rosé cette fois, les vieux ensemble protestent que non, c'est de l'alcool quand même, une fois c'est assez. Puis, en riant, pépé Gilbert et mémé Colette ajoutent : et oh la la, que nous dirait sa mère si elle le voyait, hein ? Et son grand père alors ?
Je comprends que l'enfant est leur arrière-petit-fils. Les clients et la serveuse le regardent, et je lis la même chose dans leur regard à tous. Il a de la chance.

dimanche 29 juillet 2012

Le voir et le dire

 J' hésite à  prendre des photos de gens dans la rue.
 S'il m'arrive de le faire, je demande souvent la permission, ou alors je  montre le cliché après et le détruis aussitôt si quelqu'un  fronce les sourcils. 
Hier j'avais chaud, je me suis assise sur un banc à l'ombre d'un coin de mur taggé sentant la pisse et le fond de poubelle, sur une place. 
Sur le banc d'en face se sont affalés trois jeunes clodos à chiens. Ils ont sorti de grandes canettes de bière vertes (de la Heineken ?) et des noires (là, je ne sais pas) qu'ils ont disposées autour d'eux comme des quilles. L'un d'eux est entré chez le marchand de journaux, un seau en plastique à la main, et quand il est ressorti le seau était plein. Il a donné à boire aux chiens, deux grosses bêtes bringées aux oreilles coupées au ras du crâne comme les mâtins  d'autrefois. J'aurais bien pris une photo. Le vert des canettes de bière aurait été  la seule couleur vive de la scène. Les hommes étaient bruns et gris comme leurs chiens, avec des vêtements bruns et gris, devant des murs bruns et gris et sur une place sans une fleur, bordée par  d'anciens  commerces aux devantures passées.  J'ai pensé à des golems directement tirés du trottoir, du pavé sale de la rue. L'un d'eux avait des mitaines de cuir noir malgré la chaleur, et des centaines de piercings un peu partout. Ceux de la commissure des lèvres avaient infecté la joue et la bouche, gonflées. Du pus suintait. La bière moussait sous les anneaux des lèvres et du menton, se mêlait à la salive noircie que filtrait  un mégot renforcé par du papier maïs.  Le jus mélangé gouttait sur la cuisse nue du gars qui portait un short militaire et des rangers lacées jusqu'à mi-mollet. La grande   chienne au regard doux  lui léchait la cuisse et lapait ce qui arrivait  à terre. 
Une femme énorme a surgi par l'entrée nord de la place. Vraiment énorme. Elle marchait avec difficulté, en balançant ses ventres en cascade un coup à droite, un coup à gauche. Ses cheveux avaient dix centimètres de racines blanches et se collaient en cordelettes roussâtres qui se balançaient sur ses épaules. Un chien minuscule et  très gras l'accompagnait, attaché par une longue ficelle. Il marchait à distance respectueuse de sa maîtresse, et je le comprenais. Mieux valait ne pas se trouver sous un des pieds de cette lourde dame. Les molosses se sont mis à grogner, à baver.  Le minuscule cabot et la grosse femme sont passés au ras de leurs mufles sans incident, ont atteint la sortie sud de la place et ont disparu. Les clochards et la grosse femme n'ont pas échangé un mot. Ils tenaient leurs chiens, elle ne tournait pas la tête et regardait droit devant elle.
Je peux raconter tout cela. Même si quelqu'un sait de qui je parle, même si les personnes elles-mêmes se reconnaissent et se  trouvent défavorablement, injurieusement décrites, même si je donne le nom de la ville, de la place, le jour et et l'heure, les êtres de cette scène par moi décrits  ne seront jamais que des personnages. Je n'ai pas l'impression d'avoir nui, d'avoir été voyeuse, indiscrète. Je n'ai pas pris de photo, je montre des mots.

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mercredi 11 juillet 2012

J’ai dit oui je veux bien Oui



Didier Goux a tourné la dernière page d'Ulysse, et écrit un fort joli billet pour nous en avertir.

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  Quand j'étais lycéenne, l'année du bac de français, mon professeur était la plus jeune agrégée de France. Elle avait vingt et un ou vingt deux ans, quelque chose comme ça, elle s'appelait Claire. 
 En guise d'introduction pour son premier cours, elle avait sorti de son cartable de cuir semblable aux nôtres quelques livres dont elle nous avait lu des extraits. La beauté d'Albertine, Don qui Chotte et les Jésuites, et le monologue final d'Ulysse. Ce monologue avait  impressionné   mon amie Sabine qui en avait  recopié les dernières lignes sur une feuille qu'elle portait toujours sur elle. 
 Sabine était très impressionnable. Quand elle rencontra dans le train un beau jeune homme qui ressemblait à ceux des contes, un de ces beaux bruns comme ceux qui ont  les pieds fourchus et la pupille fendue, elle accepta  sans hésiter le gros joint  aimablement tendu. Elle oublia sans doute qu'il était sept heures du matin, qu'elle n'avait rien mangé ni bu, angoissée qu'elle était de passer l'oral de français dans la matinée.
 C'était la première fois de sa vie qu'elle tâtait de la marijuana, et ce ne fut pas la dernière, hélas pour elle. L'effet fut puissant. Elle ne descendit pas à la bonne gare, mais elle descendit avec le jeune homme, et ils ne se quittèrent plus pendant deux ans. Elle disparut du monde normal au grand désespoir de ses parents et à la  surprise de ses amis de lycée. 
Un journaliste de mes amis,  quelques années après, m’annonça elle était morte dans un banal accident de voiture. Les policiers avaient eu du mal à l'identifier car elle n'avait aucun papier sur elle, et comme le conducteur l'avait prise en stop, il ne pouvait rien en dire. Le seul document qu'ils ont trouvé dans son porte monnaie était la vieille feuille avec la fin du monologue de Molly Bloom. Les policiers l'ont lu, espérant que c'était une lettre avec une adresse, mais ils ont du se rendre à l'évidence: non. 
Si c'est elle qui a écrit ça, on voit bien qu'elle était un peu dérangée, a dit l'inspecteur.

***

…oui quand j’ai mis la rose dans mes cheveux comme les filles Andalouses ou en mettrai-je une rouge oui et comme il m’a embrassée sous le mur mauresque je me suis dit après tout aussi bien lui qu’un autre et alors je lui ai demandé avec les yeux de demander encore oui et alors il m’a demandé si je voulais oui dire oui ma fleur de la montagne et d’abord je lui ai mis mes bras autour de lui oui et je l’ai attiré sur moi pour qu’il sente mes seins tout parfumés oui et son cœur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux bien Oui.

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vendredi 6 juillet 2012

Des journalistes d'avenir

C'était le premier jour des vacances hier. En fait, les collégiens et lycéens étaient  en vacances depuis trois semaines; ils avaient  rendu leurs livres et ne fichaient plus rien. Les professeurs leur passaient des films, les élèves en amenaient, le parc municipal ne désemplissait pas, les pelouses étaient jonchées d'amoureux et de canettes de Coca.
Comme je traversais le parc fin juin, justement, en compagnie d'une immigrée anglaise d'origine anglaise, trois boutonneux et deux starlettes m'ont abordée. On est en classe de première, option métiers des media (ou un truc dans le genre) et on fait  un micro trottoir, et on interroge les gens sur qu'est-ce que c'est leur histoire drôle  préférée. Leur meilleure blague, quoi. Vous pourrez vous entendre sur radio-potes et compotes vendredi matin. Oh, yes, gorgeous a dit l'Anglaise, qui a commencé à raconter l'histoire de Forrest Gump au paradis, en parlant lentement et articulant bien pour se faire comprendre : "The day finally arrived: Forrest Gump dies and goes to Heaven. He is at the Pearly Gates, met by St. Peter himself. St. Peter says, "Well, Forrest, it's certainly good to see you..." Les  journalistes adolescents se dandinaient et échangeaient des regards irrités.  L’anglaise s'interrompit. On comprend rien, et c'est pour une radio française, d'ici, de chez nous.  Vous pas comprendre anglais pourtant so simpeul ?  Non. Que dalle. Et si je repeat lentement ? Non, pas la peine, on comprend pas les mots, on vous dit. . The heaven c'est le paradis et the Pearly Gate...  Non, on comprend pas les mots qui sont autour non plus.

C'était à moi. La première chose qui me vint à l'esprit fut une  devinette:
Qu'est-ce qui est vert est qui survole la Pologne ? .
Euh...
Peter Panski !

Ils attendaient la suite. Ils se sont figés, gênés. Pas un sourire, rien. L'un haussa un sourcil interrogatif, l'autre lui répondit par un petit geste de la main signifiant "laisse tomber, elle n'a pas toute sa tête". Nous avons pris congé, mon Anglaise et moi. Nous n'avons pas retrouvé notre interviou sur radio potes et compotes.

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mercredi 16 mai 2012

Instinct maternel

  Clémence  a dix ans et tient dans ses bras son premier neveu, qu'elle est allée voir à la maternité. Le bébé a cinq jours et c'est un magnifique poupon. Il vient de téter sa mère sous l’œil attendri d'une grande famille  qui se presse dans la chambre, s'exclame, piaille, roucoule, étale sur le lit des brassières et pyjamas  multicolores et change l'eau des fleurs.
 Clémence est belle et avec ce bébé dans les bras, elle est plus belle encore. Les traits de son visage s'adoucissent, ses épaules s'arrondissent, son regard se voile de tendresse. On la prend en photo. Comme le bébé se met à gémir en se tortillant, elle le change de position et le tient verticalement. La tête rose de l'enfant se cale au creux de l'épaule de Clémence. Sa main minuscule aux doigts si minces et si longs agrippe une mèche de cheveux et ne la lâche plus. Clémence lui tapote le dos et donne à son corps un mouvement de balancier;  le bébé soupire et ferme les yeux. Les commentaires fusent: ce que c'est que l'instinct maternel qui n'est rien d'autre que notre instinct mammifère, tout de même. Voyez Clémence qui n'a pas de frères et sœurs plus jeunes, qui ne s'est jamais occupé d'un bébé... D'instinct, elle trouve tout de suite les bons gestes, comme la jeune chatte avec ses chatons, qui fait aussi bien qu'une vieille bête ayant élevé vingt portées...  On aura beau dire...
Le bébé hoquette et  lâche un long jet de lait caillé particulièrement malodorant dans le cou de la fillette qui pousse un cri, et saute en arrière en écartant les bras.

mercredi 21 décembre 2011

Mes nuits ne sont pas plus belles que vos jours

   Il faut parfois passer une nuit à l'hôtel. Vous je ne sais pas, mais moi je ne suis pas riche. Je ne fréquente donc pas les établissements huppés, et quand je lis ce que Renaud Camus écrit dans son journal sur la qualité de sommeil des hôtels pour riches, je me dis que la plupart de mes hôtels pour pauvres ne démérite pas, loin de là. J'ai même connu des  hôtels bon marché qui frôlaient le paradisiaque, dont un à Limoges dans le quartier de la gare, tenu et animé par une aimable rousse.   On passait derrière l'accueil, et on rejoignait les chambres sobres et proprettes disposées autour d'une cour carrée fleurie, tapissée de passiflores. L'endroit était bondé de gens qui ne hurlaient pas, ne claquaient pas les portes la nuit et petidéjeunaient sans mâcher la bouche ouverte.  Il y eut une autre chambre, à Saint-Nectaire, dont les fenêtres ouvraient sur la  cathédrale romane qui est une des plus belles cathédrales romanes au monde, n'ayons pas peur de l'affirmer. On y mangeait (on y mange peut-être encore, mes souvenirs se rapportant à ce lieu ont dix ans) une excellente truffade dans une salle de restaurant si kitsch qu'elle aurait pu figurer tel quel dans un musée du kitsch, en tant que performance artistique inégalable. L'aubergiste ressemblait d'une façon hallucinante à Patrick Timsit, la chambre sentait la cire, le feu de bois et l'orange, et tout vibrait quand les cloches de la cathédrale résonnaient.  Il y eut cette chambre d'hôte en face de la cathédrale Sainte-Foy de Conques. Je regardais par la fenêtre  les foules de touristes qui mangeaient des glaces et prenaient en photo le tympan, j'entendais ceux qui braillaient le plus fort  commenter  les vitraux de Soulage - comme c'est moche, comme c'est admirable - et je voyais les pèlerins s'abattre, épuisés, devant la maison des pèlerins en attendant l'ouverture des portes. Et, la nuit, le silence magnifique.
L'hôtel où j'ai passé une nuit le mois dernier  se tenait dans une petite moyenne, assez basse la moyenne. La douche fuyait en chuintant et toussait parfois, même quand on ne l'utilisait pas. Le lit avait un matelas neuf, mais la moquette alopécique formait des cloques qui pschittaient sous le pied.  J'ai failli m'endormir, quand les voisins sont arrivés. Là, j'ai commencé à penser de très vilaines choses à propos de l'isolation phonique des cloisons, puis à propos du couple voisin. Le type s'est mis  à chanter, ce n'était presque pas désagréable car il avait une belle voix de baryton, bien juste et bien posée, mais "je suis malade" de Serge Lama à minuit, c'est moyen. Chante moins fort, Freddy, susurrait une voix fluette, tu vas déranger la  dame dans la chambre d'à côté, je viens de l'entendre soupirer et tourner les pages de son livre.  Bon, elle a juste dit la première partie de la phrase qui s'arrête à "déranger", mais elle aurait pu dire le reste, on entendait tout, vraiment TOUT. Freddy, pas mauvais bougre au fond, a fredonné autre chose sur un ton plus bas.  Puis j’ai entendu leur douche à eux, raclements de tuyaux, chute de flacons, rots de lavabo, et ce qui devait arriver arriva, ils ont commencé à gémir, elle sur le mode tourterelle, lui sur le mode taureau de Camargue, mords pas si fort Freddy, laisse-toi faire Caroline, putain laisse-toi faire.  Vu comme les choses s’engageaient, je me suis dit qu’ils en avaient pour cinq minutes au maximum, et que Freddy et Caroline s’endormiraient ensuite dans les bras l’un de l’autre, pour leur plus grand bonheur et pour le mien, qui m’importait alors davantage.
Malheureusement, on ne peut pas faire confiance aux hommes. Tous des sales types violents, égoïstes et impératifs. D’irrécupérables ennemis de classe, comme nous le serinent  les féministes absolues.  Quand la mâle voix du Freddy s’est adoucie et enrichie de trémolos « mais pourquoi tu veux plus me sucer ? Ça fait combien de temps que tu m’as pas sucé, hein, Caroline ? Allez, fais moi plaisir, suce-moi… » j’ai eu l’intuition que l’affaire allait durer plus longtemps que les cinq minutes espérées. Allez,  suce-le, Caroline, vite fait bien fait, qu’on en finisse et que je dorme, pensai-je de toutes mes forces. J’entendais les draps bouger, les coups dans le mur. Puis Caroline : « pose ce gun, Freddy, POSE CE GUN, je ferai ce que tu voudras, TOUT CE QUE TU VOUDRAS mais pose ce gun. »
Aïe aïe aïe… J’aurais bien crié un truc du genre « eh, ça va pas là dedans ? Arrêtez ou je préviens les flics, hein ! » Mais j’avais peur que Freddy, de dépit, ne file une tarte à Caroline ou pire encore. Et un coup de gun à moi pour effacer le témoin. J’ai attendu deux secondes. Puis Caroline, sur un ton suraigu  « t’es dégueulasse, Freddy, j’te l’aurais fait quand même, j’vais t’le faire, mais pose ton gun ! ». 
Je suis allée à l’accueil. Le couloir était dans le noir, et, au bout, un écran d’ordinateur éclairait la dame de l’hôtel, rousse quinquagénaire aux yeux brillants qui tchattait sur un site « rencontres moins de trente ans ».  C’est pour la douche ? m’a-t-elle demandé. Je lui ai expliqué l’affaire et l’urgence de l’affaire. Elle m’a adressé un regard de Mado maquerelle puis quelques paroles apaisantes dans le style chacun chez soi et on ne se mêle pas de la sexualité des autres. Oui, mais quand même, ai-je objecté, sous la menace d’une arme… Ouais, a-t-elle répondu, mais je les connais. Ils viennent tous les ans, ils font le salon de l’habitat, ils restent ici trois nuits.  Le plus chiant, c’est qu’y vous empêchent de dormir, mais vous inquiétez pas  pour la p’tite, c’est leur façon à eux de s’amuser.
On a discuté cinq minutes du salon de l’habitat et de la TVA hôtelière.
De temps en temps la terre penche.  J’avais cette impression courante de vivre des époques mélangées et de réagir à contre temps, quoi que je fasse. Je suis retournée me coucher. Caroline avait fini ses œuvres ou bien elle était morte, Freddy ronflotait.
Le lendemain matin je les ai vus à l’accueil de l’hôtel.
Caroline mesurait près de deux mètres, avait un corps de nageuse Est-Allemande, un cou de bœuf, une tête de boxeur posée dessus et des cheveux drus et noirs coiffés en brosse. Freddy le baryton ressemblait à un ange de Fra Angelico, atteignait la taille d’un enfant de douze ans, et démêlait ses boucles blondes en les étirant avec ses doigts longs, fins, blancs et roses.

vendredi 16 septembre 2011

Pas d'souci

  La première fois que j'ai vu Staloune, c'était dans un petit restaurant où j'avais mes habitudes.  Le patron l'avait accepté en stage  d'insertion et le rétribuait en piécettes et en restes de plat du jour. Staloune était un petit manouche analphabète de seize ans très laid, obèse, avec un visage grêlé d'acné, au regard sournois et vicelard. Le juge des enfants, les gendarmes, les éducateurs, avaient fini par baisser les bras: tout ce qui pouvait être tenté en matière de protection de l'enfance et de sanctions éducatives avait été tenté, Staloune enchaînait les délits depuis qu'il savait marcher.  Même pour ses parents, c'était trop, ils lui avaient fermé la porte de leur caravane et ne répondaient plus aux flics.
Le patron de la gargotte était un ancien de l'Assistance dont le parcours de vie torrentueux  s'était calmé à cinquante ans, quand une infirmière philippine l'avait épousé puis était devenue la fleur d'automne de son joli bistro.
  Staloune, petit à petit, s'est découvert une vocation de serveur hors du commun et continue à gravir les échelons de la profession, puisqu'il est employé au Buffalo Grill, ce qui n'est pas rien. Le garçon est méconnaissable. Il a perdu trente kilos, il a la démarche  rapide, agile et dansante de Montand dans Garçon. Cet adolescent mutique est devenu le roi de l'accueil. Dès qu'un client se pointe, Staloune accourt, le sourire en avant. Ouiiiiii ? Trois personnes ? Pas d'souci.  Si vous voulez bien me suiiiivre ?  Je vous mets là, pas d'souci ?  Vous préférez le coin banquette ? Mais naturellement tout à fait, installez-vous, pas d'souci, je reviens tout de suite.
Et il revient vraiment tout de suite. Il a un carnet de notes. Il ne sait toujours pas lire, mais il a mémorisé des mots sur la carte, et il prend les commandes en écrivant des signes bien à lui qui ressemblent un peu à de la sténo, il se débrouille. Son surnom dans la boite, c'est "Padsouci". C'est incroyable comme il est poli, dit le manager de Buffalo.  Même nous qu'on recommande la politesse et la chaleur pour la clientèle, on a jamais vu un serveur poli comme ça.
En effet. Après une dizaine de sourires et de "n'hésitez pas à me faire signe, pas d'souci", Staloune revient avec un bol de  salade et un dynamique "bon appétit msieurs dames". Trente secondes après, il repasse. Tout va bien ? pas d'souci ? Bonne continuation alors. Il débarrasse la salade: ça a été ? Je vous apporte la suite, pas d'souci. Il l'apporte. Bon appétit. Il repasse. Tout se passe comme vous voulez ? Pad'souci ? Puis il enchaîne: "Excellente continuation d'appétit !"

Au dessert, il me dit qu'il vit avec la même copine depuis un an, qu'elle est enceinte et qu'ils vont prendre un appart, un vrai appart. Qu'il faudra que je passe les voir.

Pas d'souci, je lui réponds. Et tous mes vœux de superbe  continuation.

jeudi 8 septembre 2011

Arplastyc

  La petite Sarah, onze ans, nattes rousses et nez en trompette, est venue me montrer son agenda de rentrée scolaire. C'est histoire-géo, celui des profs que j'ai préféré, il est beau, et il est nouveau, personne le connait.  Il a dit qu'on commençait notre vie de collégien, qu'on était plus des petits, qu'on devait se concentrer et se contrôler, qu'il allait nous faire travailler dans le silence et que les profs de cette année allaient nous apprendre plein de choses qu'on n'oublierait jamais de toute notre vie. C'est bien, hein ?
Elle a écrit sur la deuxième page le nom de tous ses professeurs et la matière qu'ils enseignent en changeant de couleur à chaque ligne, avec des couleurs vives. Elle s'inquiète maintenant, ça ne fait pas trop gamin ? Non non, je lui réponds, c'est gai et joli. Elle a un professeur d'epéesse (en rouge) et un d'arplastyc (en bleu turquoise). Je lui demande si elle connait déjà le professeur d'arts plastiques. Bien sûr, répond-elle, il est méchant.

Voir ce nom écrit sur l'agenda de Sarah m'a  ramenée quelques années en arrière, quand un de mes enfants est rentré du collège et m'a raconté son premier cours d'arts plastiques avec ce même professeur . Le prof il nous a dit de prendre une feuille de papier Canson, il a engueulé ceux qui n'avaient pas de 220g, puis il nous a dit de la plier en deux. Alors, on l'a pliée en deux. Alors, il nous a dit qu'on l'avait tous pliée en deux parties égales, et qu'il nous l'avait pas demandé, ça. Que ça prouvait qu'on était formatés, tous pareils, qu'on n'avait pas d'esprit créatif et que ça montrait bien que le monde de l'art et notre vie ça faisait deux. Qu'on aurait pu plier la feuille n'importe comment, en plier un coin, la plier en huit, mais que TOUT LE MONDE l'avait pliée en deux parties pareilles, et qu'on était bien partis pour être des moutons obéissants, et que l'artiste c'était tout le contraire.

Et alors, Sarah, comment s'est passé ce premier cours d'arts plastiques ?
Oh, il ne nous a pas eus, ceux qui ont des frangins et des frangines plus vieux nous avaient bien raconté comment il casse. Il leur a fait le coup de "tracez un trait" ou "coupez la feuille" en redisant toujours les mêmes choses après, qu'ils n'étaient pas des artistes  s'ils mettaient un truc au milieu ou s'ils coupaient la feuille en deux morceaux pareils. Ce qui fait que quand il nous a dit "placez un point sur la feuille", nous on a tous écrit  en lettres "UN POINT", mais attention, hein, avec plein de couleurs, et surtout pas au milieu.

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mardi 23 août 2011

Les dents de la scie

 Ma vieille voisine favorite a hérité d'un de ses arrière-petit-fils (ou arrière-arrière-petit-fils*, je ne sais plus) cette semaine. Elle vient prendre un café chez moi pour me présenter le marmot, quatre ans, bouclé, blond et  gras comme un  rose angelot.  Il veut du jus d'orange, mais comme ce n'est pas le même que celui de maman, il change d'avis, demande du Coca, puis de la grenadine, puis un reste de gâteau  qu'il voit   dans le réfrigérateur. Ma voisine se plaint de n'avoir pas une minute de tranquillité avec ce petit diable bavard incapable de s'occuper seul.  Je suggère au jeune Anatole d'aller escalader un arbre ou deux, ou de chercher des mûres dans la haie. L'angelot veut une paille et entreprend l'ascension du buffet en traînant un petit banc, puis une chaise. J'entends s'ouvrir les tiroirs.  "Touche pas aux portes du buffet", crie la vieille, "ya un loup dedans". "Les loups vivent très loin dans les montagnes où il fait froid", rétorque le mouflet à qui on ne la fait pas.  Il ajoute: quand je serai grand, je serai chasseur de loups le dimanche et bûcheron pendant les vacances.  Pan, pan, mort le loup, blam, blam, tombé le grand arbre!
Une fois l'aïeule et l'enfant partis, je vais cueillir quelques poires, je débarrasse la table et m'aperçois que mon grand couteau à pain a disparu.  Quand j'arrive chez ma voisine, je la trouve   dans sa cuisine en train d'éplucher des carottes. Je lui explique en deux mots le motif de ma visite, et nous montons dans la chambre de   l'enfant  qui, dès qu'il me voit, rabat la couverture sur son lit. Nous soulevons la couverture, le grand couteau à pain est bien là, au milieu du lit, la pointe sur l'oreiller.  Son manche est emmailloté dans un foulard noué par un lacet, et il semble reposer comme une poupée qu'on aurait soigneusement couchée et bordée. Après un interrogatoire subtil mais néanmoins serré, Anatole finit par avouer son méfait: il a volé la scie. Nous rectifions: c'est un couteau, pas une scie. Anatole nous explique que non, c'est une jeune scie. Elle a besoin de sommeil, de beaucoup de sommeil pour devenir une grande et belle scie. Après quelques nuits au chaud dans le lit, ses dents auraient commencé à pousser.

*des arrière-petit-fils: alors là, je ne suis pas certaine de l'orthographe.