
Les jumelles d'une voisine du village ont la varicelle. Leur arrière- grand-mère qui les garde le mercredi et en cas de pépin est partie en voyage en Espagne avec le club "Age d'or" intercommunal. Je n'ai pas réussi à trouver une excuse vraisemblable pour éviter que la mère ne me les amène en catastrophe, et me voilà nantie de deux chipies de cinq ans, presque six, pour une journée entière.
Difficile de trouver deux sœurs aussi dissemblables. L'une est aussi brune, mate, courtaude, carrée, solide, que l'autre est blonde, pâle, longue et molle comme une algue. Brune est venue avec son appareil photo, un petit compact qu'elle garde dans la main, accroché au poignet par une dragonne. Elle m'explique que son appareil fait des macros extraordinaires, qu'elle va me montrer tout de suite ses photos d'insectes si je la laisse prendre place devant l'ordinateur et lui fournis un cable USB ad hoc. Blonde sort d'un sac à dos plus haut qu'elle trois pochettes de feutres, un bloc de papier aquarelle, des crayons aquarelle aussi, se remplit un verre d'eau, me demande un chiffon, et propose d'aller faire un portrait du poney qui broute dans le pré d'à côté. Il fait beau, je les pousse dehors avec leurs instruments d'étude et d'expression artistique, et je me fais un café.
Brune arrive en galopant, toute rouge, jambes griffées, la chemisette ouverte battant sur un short déchiré. Elle a photographié trois insectes dont elle ignore le nom. Un truc énorme et vert qui ressemble à un monstre méchant ou à un criquet très maigre, dit-elle. Mon café peut bien refroidir, il faut absolument qu'on visionne l'image et qu'on recherche le nom de la bête sur des forums d'entomologistes dont la donzelle connait l'adresse par coeur. Même pas six ans. D'accord, elle peine un peu à lire des mots comme "orthoptère" et "préhensible", mais pas "mantide religiosa" ni "mante religieuse", et c'en est une. Nous découvrons ensemble que ce gros gros bourdon noir est une abeille charpentière, et la troisième bestiole, genre scarabée, a l'air inconnu de tous les répertoires. Et si c'était la première fois qu'on en voit un comme ça, qu'on le prend en photo ? Brune, du coup, s'élance dans la brousse à nouveau pour réaliser de meilleurs clichés et disparait derrière le lierre du vieux mur, au grand dam des merles qui s'envolent en l'injuriant.
Blonde entre à pas légers, et pose sur la table des dessins étonnants. Aucune mêche de ses cheveux platine n'a glissé de la tresse qui lui arrive en bas du dos. Elle me tend un paysage, c'est ici, la maison, le champ, le vieux poirier, mais c'est à peine un dessin d'enfant. Puis un portrait du poney. Je m'exclame : "waouh !". Brune est là, qui me tend son compact allumé sur un gros plan de patte de scarabée. Ah, ça a l'air très bien, je lui dis. Je leur sers un jus d'orange.
J'ai fait des dessins, dit Blonde, je les montrerai à papa. Il les trouvera splendides, comme d'habitude. Bah, ben moi j'ai trouvé un insecte disparu, rétorque Brune, et elle (moi) m'a dit que mes photos étaient très bien. Oui, très bien, dit Blonde en souriant, mais à toi, elle n'a pas dit "waouh"!
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