vendredi 21 mai 2010

Viens prendre un café, puisque je ne suis pas morte...


J'ai de moins en moins de vieilles voisines. Elles meurent ou vont en maison de retraite. Pour moi, qu'elles soient mortes ou en maison de retraite, c'est un peu la même chose. Même si je vais les visiter, ce n'est plus la même personne que je vois.
Les maisons de retraite, foyers de vie du grand âge, quelle que soit la façon dont on en parle - il est bien là-bas, il est mieux là-bas, il ne pouvait plus tout seul, il a emporté les meubles de sa chambre, on s'en occupe bien, ne vous en faites pas - moi je ne peux pas en parler. L'odeur. Le cœur qui se serre. Le sourire d'hospice des dames à l'accueil. La toux, les gémissements. Peut-être qu'il y a des résidences pour personnes friquées où tout est propre, digne, où le personnel a le temps, la patience, d'adoucir les malheurs du grand âge et de l'impotence, mais ce n'est pas là que vont mes voisines avec leur retraite d'ouvrière ou de femme d'agriculteur. Mes voisines ne veulent pas vivre chez leurs enfants. Il ne faut pas embêter ses enfants. D'ailleurs, les enfants ne le proposent pas, ou alors mollement. Ils ne peuvent pas. Ils ont un cancer, ou c'est trop petit chez eux, ou leur nouveau mari, leur nouvelle femme, n'est pas commode. La maison des enfants est souvent trop petite, aussi, et il y a le chat ou le vieux chien qu'il faudrait placer, mais où ?
Mes voisines sont veuves et vivent seules. La voiture, quand elles en ont une, reste au garage. Elles marchent. Ernestine, onze infarctus à son actif, va voir Armande qui demeure à une lieue, coupant à travers champs et ruisseaux au risque de rester coincée dans les barbelés et de mourir de froid en janvier ou d'insolation en août. On ne voit plus d'enfants sur les chemins et sur les routes, ils restent devant l'ordinateur, la Playstation et la télé ou en été dans la piscine creusée à grands frais au fond du jardin; plus d'enfants dans les ruisseaux, dans les arbres, dans les greniers à foin. Les parents les emmènent en voiture à l'entrainement de foot (par les temps qui courent et ce qu'on entend sur les pédophiles de la télé, on ne sait jamais), ou sortent avec eux en VTT (tout le monde avec un casque et un gilet fluo) mais les vieilles trottinent ou se traînent pour s'entrevisiter encore, boire le café en commentant ensemble les nouvelles du jour dans Ouest-France, et surtout la liste des enterrements.

Il y a quatre ou cinq ans, un jour qu'il y avait café chez Clémentine, un homme avec une cravate jaune a frappé à la porte. Il avait la gueule chafouine d'un camelot prêt à arnaquer sa grand-mère et s'est introduit en gloussant d'aise dans une superbe réunion de vieilles. Elles étaient au moins sept, à l'époque, toutes aussi noueuses et fripées les unes que les autres, mais bavardes à ne pas croire, attablées devant un grand déballage de biscuits, de verres de cidre, de bols de café fumant et de photos de famille. L'homme était représentant en alarmes individuelles recommandées par la Faculté de médecine, le Télé-Achat et Jean-Pierre Pernaud, un truc tout simple qui peut vous sauver la vie cent fois. Un petit bracelet à velcro avec des boutons, une touche sur laquelle on presse en cas de malaise ou de chute, et une autre pour prévenir tous les matins que tout va bien, le tout directement lié à la centrale. Il suffit de donner le nom de trois personnes de confiance qui pourront se déplacer en cas de problème. Trois voisines, par exemple.
Après, j'ai eu des appels réguliers le matin, sur le coup de dix heures. On me demandait d'aller voir si Antoinette allait bien, elle n'avait pas donné signe de vie et on tombait sur son répondeur. Je descendais chez Antoinette, que je trouvais en train de curer son poulailler, qui avait laissé son bracelet velcro sur la table de sa cuisine pour ne pas le salir. Reste donc, insistait-elle, tu prendras bien un café, pour la peine. Puis, c'était le tour de Danièle, plus préoccupant, on savait bien qu'elle ne bougeait pas beaucoup depuis sa cheville cassée. J'allais, je trouvais sur le seuil de la porte l'autre personne à prévenir en cas d'urgence, nous tambourinions, sonnions, braillions, et finissions par réveiller Danièle, qui forcément nous offrait un café que nous ne pouvions forcément pas refuser.
La société d'alarmes a fait faillite ou je ne sais quoi, en tout cas elle a disparu. Un jour, le téléphone n'a plus sonné.
On est revenu au système ancien, guetter si les volets sont fermés, s'inquiéter si le chien n'est pas rentré la nuit, passer de temps en temps pour amener une part de gâteau ou un bol de pot-au-feu, des choses comme ça. Ce n'est pas une contrainte, ce n'est même pas embêtant, puisque je n'ai presque plus de vieilles voisines.

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Le dessin est copié sur le site de Stéphanie Roux

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21 commentaires:

  1. très beau texte avec plein de vrai dedans, les enfants qui ne jouent plus dehors, même à la campagne, le bracelet qu'on ne veut pas salir, la boîte de biscuits et le café. Je suis comme vous, les maisons de retraite me serrent le cœur. Et preum's, tiens.

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  2. Vos vieilles dames caféinomanes sont touchantes.
    Le café bouillu à la casserole , j'en ai bu des litres aussi.Mais les histoires des uns et des autres et le sourire entendu qui va avec ,valent bien quelques sacrifices.

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  3. En ces temps où la jeunesse est obligatoire et éternelle, ce monde sans botox sombre doucement dans l'oubli. Ou du moins veut-on nous le faire oublier. Donc merci pour ce texte où on éprouve de la nostalgie pour toutes ces Miss Marple d'aujourd'hui...

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  4. Lorsque j'ai appelé ma mère pour la prévenir que je venais chez elle, je n'obtenais aucune réponse alors que je savais qu'elle était à son domicile. J'ai téléphoné tous les vingt ou trente kilomètres, et puis quand je suis arrivé, j'ai ouvert précipitamment les portes avec mes clés en m'imaginant tout de suite le pire. Au bout de 400 kilomètres, je l'ai vue assise, paisible dans le salon, alors je l'ai tranquillement engueulée parce que son téléphone ne fonctionnait pas du tout : il fallait le changer et elle n'avait pas remarqué de dysfonctionnement alors qu'il ne pouvait plus recevoir d'appels. Je lui en ai un peu voulu de m'avoir causé les soucis qu'elle avait pu éprouver quand j'étais enfant et trop souvent malade. Mais c'est un paradoxe insupportable : comment devenir le parent de nos parents ?

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  5. Nouvel Hermès,

    Foutaises que tout ça (je le dis aussi pour d'autres), arrêtez donc de croire que le monde qu'on voit à la télé avec ses préoccupations merdeuses est "le monde vrai du dehors".

    Ces vieilles ne sont pas des Miss Marple. Miss Marple était un personnage de roman, une débrouillarde, une vieille espiègle, particulièrement perspicace. Ici, ce ne sont que quelques vieilles solitaires, qui doivent, seules, affronter le peu de temps qu'il leur reste. Rien de romanesque et ça a au contraire tendance à se généraliser.

    Au lieu d'être nostalgique de cette misère humaine, on ferait mieux d'être nostalgique du temps où l'on s'occupait de ses vieux...

    La solitude des vieux est un problème de bien plus grande ampleur que l'illusion de la prééminence d'une idéologie jeuniste. Absurde poncif d'ailleurs, quand on voit comment l'on traite notre jeunesse aujourd'hui - avec autant de violence que de dédain.

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  6. @dorham
    Ce n'est pas faux mais... le monde réel est fait de réel... et de fiction.
    La télé est aussi notre réalité.Les jeunes peuvent souffrir d'une "image" -comme les vieux. Nous sommes emprisonnés dans des images. Le texte donnait du réel. Ca ne m'empèche de retrouver du Miss Marple dans un virage . A moins de m'excuser de lire des bétises et de trouver de la vérité dans l'ironie, la distance. Oh, oui, la distance...

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  7. Mère Castor, merci. (tristesse partagée.)

    Lucie: histoires que j'aime écouter parce que des histoires de vies comme ça, bientôt, il n'y en aura plus.

    Dorham: je ne crois pas qu'elles affrontent le temps qui leur reste mais qu'elles le vivent un jour après l'autre.

    Hermès: un monde sans botox, oui. Ce n'est pas qu'on veuille nous le faire oublier (qui le voudrait); c'est qu'il y a plus de différence entre les années 50 et maintenant qu'entre le néolithique et les années 50, pour ce qui est de la vie quotidienne dans les sociétés paysannes.

    Dominique: on ne peut pas. C'est difficile.

    Dorham: d'accord avec le dernier paragraphe de votre commentaire. (j'ai plus de mal à répondre aux commentaires sur ce sujet qu'à écrire des histoires sur mes vieilles voisines...)

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  8. En début de texte, vous évoquez l'odeur. Quand je pense à mes grands mères, mortes il y a une dizaine d'années, et aux établissements qui les hébergeaient, c'est principalement à l'odeur que je pense. Ce mélange de Javel et de je ne sais quoi : l'odeur de la mort, de la vieillesse.

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  9. Suzanne, vous vous trompez lorsque vous dites, en commentaire, que la vie paysanne n'a guère changé entre le néolithique et les années 50. En réalité, une profonde mutation s'est produite entre les années 1870 (pour les régions les plus avancées) et 1910 (pour les plus pauvres). Ce qui fait qu'un paysan de 1820 aurait été abasourdi par la "richesse" et les conditions de vie de son arrière-petit-fils de 1900.

    Sur ce sujet : La Fin des terroirs d'Eugen Weber.

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  10. Didier: sans doute. Mais il y avait, il y a cinquante ou soixante ans, des parties du monde agricole qui étaient des poches de pauvreté et qui avaient échappé, dans leur façon de vivre et de travailler, à la révolution industrielle qui avait eu lieu le siècle précédent. Avant le remembrement, pas d'eau courante dans beaucoup de fermes, par exemple. Mes vieilles voisines (entre 80 et cent ans) ont connu le labour à cheval, l'école en sabots et bien d'autres choses qui semblent préhistoriques aujourd'hui.

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  11. Nicolas: rien que d'y penser, ça fiche le cafard. Un mélange de soupe, de pisse, de désinfectant et de pourri.

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  12. C'est ce que j'ai connu dans mon enfance, j'ai d'ailleurs participé aux moissons à cheval et j'ai porté des sabots comme Sylvain et Sylvette. Pourtant, je ne suis pas si vieux. J'ai même vu encore les cuisines avec le sol en terre battue, les toilettes dans une cabane près du tas de fumier, la fontaine couverte qui servait indifféremment pour laver le linge, les légumes ou les corps et les veillées près du poêle à bois sous la lampe à pétrole. Dans certains coins de la Meuse ou des Ardennes, cela n'a fini que dans les années 80 ! Ce n'est pas si ancien.

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  13. Beau texte en effet.
    Mais Suzanne, le merle n’a pas habitué ses lecteurs à de telles erreurs : on rend visite à quelqu'un, on visite un lieu.
    Et "visiter vos vieilles voisines" sans vouloir être scabreux, je ne sais pas très bien ce que ça veut dire !

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  14. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

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  15. Suzanne, c'est pas mieux dans les résidences un peu plus haut de gamme. Le décor, peut-être, mais c'est tout. Il y a encore une petite dizaine d'enfants qui jouent dehors au Plessis, et je les aime bien, ils font plaisir à voir.
    Beau texte qui me remue.

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  16. Dominique: vous avez lu "pays perdu", de Pierre Jourde ?

    Camille: ah, mais c'est que chez moi on le dit comme ça. Donc, c'est un régionalisme. Voilà. (mauvaise foi, quand tu nous tiens...)Quand on va rendre visite à un enfant nouveau-né, on dit qu'on va "visiter le prince"(ou la princesse).

    Catherine: les enfants par chez moi, en grande majorité, connaissent peu leur environnement. Ils font des activités sportives, , mais pas de jeux spontanés dans la nature, de constructions de cabanes, de radeaux sur les étangs, sauf au centre de loisirs, avec encadrement.

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  17. Une maison de retraite, c'est un peu comme un escalier de HLM, il y a "le bruit et les odeurs", je crois que chaque individu qui quitte son foyer pour aller "en maison" comme disait ma tante en parlant d'une maison de retraite laisse une partie d'elle-même en s'en allant. Elle sait qu'elle y va pour mourir et cela fout une trouille pas croyable. Elle se sent diminuée, hors de son contexte et perd une partie de son énergie, en plus elle voit le regard des autres ...
    Votre texte est très vrai, beau.

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  18. Il est bien ce texte.

    Je note qu’on ne parle que des « vieilles ». Et oui, on nous serine avec le féminisme, mais qui c’est qui clamsent en premier ? les hommes ! C’est un peu notre plafond de marbre.

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  19. Ah! les maisons de retraite.
    Oui, beau billet, vrai, et plein des senteurs du temps qui passe.

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Modération parfois, hélas, mais toujours provisoire, ouf.