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mardi 8 mars 2016

Journée du relativisme dangereux





"Malgré le tabou, Martha lutte contre l'excision" titre Ouest France aujourd'hui.

Je ne dirai rien de l'excision ni de la Martha dont il est question, on peut aller consulter son site ici. 

En revanche, je vais dire quelque chose de l'article de Ouest France, ou plutôt en recopier une partie.


Dans son village, le sujet est un tabou absolu. "Quand elles sortent de la forêt où elles ont été excisées, les femmes n'en parlent plus jamais" [...] Un tabou que Martha a tellement intégré qu'elle craint parfois d'aller trop loin pour le village et pour elle-même. 
À d'autres moments, elle s'inquiète qu'on trouve sa lutte trop complaisante. Comme lorsqu'elle conseille aux matrones qui excisent parfois plusieurs petites filles d'affilée, de laver leur lame pour éviter la propagation du sida".

J'avoue que la dernière phrase m'a fait rire, ce qui prouve, s'il en est besoin, que j'ai un bien mauvais fond. 

mercredi 2 mars 2016

La poésie des blogs




  Vous connaissez le gâteau invisible ?
  Sucré, salé, il existe vraiment. C'est juste un peu de pâte (œufs, farine, lait, crème) qui enrobe n'importe quoi. On met à cuire, on démoule et, hop !
  Et comment mange-t-on  le gâteau invisible ? Avec une cuiller invisible? Est-ce qu'on devient invisible quand on l'a mangé ? C'est ça qui serait chouette... J'imagine le goûter du dimanche, la famille attablée, et les humains qui pâlissent, deviennent transparents... Grand-père, je vois le bouquet de roses sur le buffet à travers toi ! Ne crie pas la bouche pleine de gâteau invisible, mon petit, ce n'est pas poli, et tu envoies des postillons invisibles !
  Quels beaux après-midi nous aurions alors, quels jeux ne pourrions-nous pas inventer... Las, je m'égare, je m'égare...  Le gâteau invisible a d'autres  talents. Il équilibre les enfants, " Quand tu as un enfant végétarien et que chacun a des goûts bien prononcés et surtout que tu veux les faire manger équilibrés", nous assure une blogueuse bien connue pour ses délicieux billets sponsorisés, surréalistes ou loufoques.  Comment fait-on manger des enfants équilibrés ? De quel équilibre parle-t-on en fait ?  Sur ces balançoires qu'on appelle  tape-cul, équilibre-t-il le petit de deux ans et l'adolescente grassouillette ?  Ce gâteau les équilibre-t-il   même s'ils se posent au bout du banc   et que tout le monde se lève ? Je me sens niaise avec ma tarte aux pommes banale qu'on voit très bien et mon far aux pruneaux qui lesterait mortellement n'importe quel baigneur même au fond d'une baignoire.



mardi 6 octobre 2015

Une histoire très curieuse




Voulez-vous parrainer une fille pour qu'elle aille à l'école ? Payer ses cahiers, sa cantine, ses vaccinations ?

Si vous répondez oui, cliquez sur  le site d'une association humanitaire qui le propose, et lancez-vous.

Si vous répondez non ou bof, peut-être accepterez-vous de faire un don, un tout petit don même, un peu d'argent que vous ne verserez pas au fisc français ?

Si vous répondez oui, cliquez sur  le site d'une association humanitaire qui le propose, et payez.

Jusque là, rien d'extraordinaire. Qui est contre, qui trouve ça débile, niais, malfaisant ? Pas moi.

Supposons maintenant qu'une de ces associations, une ONG nommée PLAN international  finance un petit plan de com pour attirer les dons.

Tout commence avec un blog: Mon école pour Lina.   Une mère de famille française déscolarise sa fille Lina, huit ans, pour lui apprendre à faire le ménage à la maison afin de devenir une future mère au foyer accomplie. Les articles avec des petites vidéos se succèdent: comment Lina apprend à faire les poussières, comment Lina apprend à laver les sols, à coudre les boutons, à plier le linge... Les commentaires fusent, les appels au service de l'enfance maltraitée affluent, et quelques blogueurs ou facebookers écrivent à leur tour des billets incendiaires pour dénoncer l'ignominie de la chose.
Or, il se trouve que tout cela n'est qu'une mise en scène. Les blogueurs qui relaient le blog de la fausse mère indigne ont été payés pour s'indigner par le PLAN (500€ tout de même pour un article de blog, et je ne sais pas combien pour un simple tweet !) et avaient des instructions, des trucs à dire et à ne pas dire, bien évidemment.  Le dernier billet sponsorisé doit (ou devait)  paraître entre le 6 et le 8 octobre.

Il y a un excellent article sur SLATE à ce sujet.

Quel message fort que celui qui apitoie sur le sort d'un petit enfant malheureux ! Pour tirer l'argent de la bourse, il n'y a pas mieux. On a le cœur qui fond quand c'est pour la bonne cause..  Quand Matthieu Kassovitz tourne un petit clip pour Handicap International en mettant en scène deux enfants blonds qui explosent sur une mine dans la forêt de Fontainebleau, ça marche très bien: ces enfants pourraient être les nôtres, mais on sait qu'ils ne le sont pas,  on nous demande juste de nous mettre à la place de parents lointains d'enfants amputés, d'imaginer, et d'avoir la charité ou la solidarité universalistes. Rien à y redire.

Ce qu'a fait le PLAN en  rétribuant  des blogueurs pour simuler l'indignation, sans avertir leurs lecteurs du procédé, bien évidemment est une action  curieuse.  Cette ONG  marque des buts contre son propre camp, et inspire des réflexions sarcastiques sur le business de l'humanitaire et sur la vénalité des blogueurs à articles sponsorisés.




lundi 21 septembre 2015

Le Merle d'or de la critique littéraire


Pour ceux qu'effraient les barbus, pour ceux qui ont envie de flipper un peu plus avec des romans qui imaginent que, ça y est, on y est, c'est l'avènement d'un super pouvoir théocratique, en France ou dans le monde entier :

Soumission, de Michel Houellebecq (2015, Flammarion) : hum.

2084, de Boualem Sansal  (2015, Gallimard) :  bof.

Oussama, de Norman Spinrad (2010, Fayard) : le meilleur des trois.

 Mais, me dira-t-on, on ne peut comparer... si si, on peut.


Lisez les trois et revenez m'en causer.

mercredi 3 juin 2015

Billet plaintif

Sans me vanter, j'ai pris l'avion et je reviens d'un pays étranger. Enfin, je suis revenue dimanche soir. Je n'avais plus rien à lire. Je n'ai pas de liseuse. J'ai voulu profiter de l'escale à Amsterdam, avant le dernier avion,  pour m'acheter un roman, une revue, n'importe quoi ou presque. Les  gros titres des revues françaises, c'était sur l'islam, les migrants, l'immigration, l'islam, les immigrés. Ce n'était pas le cas des autres publications européennes. Je n'ai  pas trouvé de livres en français, et je ne voulais plus marcher. Finalement, j'ai ramassé un exemplaire du Monde dans une poubelle . Il y avait longtemps que je n'avais pas passé autant de temps à lire Le Monde, et c'était bien mais pas festif.
Chez moi aussi , je n'avais plus de livre nouveau. Je suis donc allée lundi au rayon culture du supermarché de ma petite ville, et là, dans les dernières parutions sur les étals, j'avais le choix entre des des bouquins de types ou de nanas qui parlaient de leur dépression, ou de nanas qui parlaient de leur viol, ou de types et de nanas qui racontaient comment ils avaient été abusés par leur père leur oncle leur animateur sportif ou leur voisin quand ils étaient petits et comment ils s'étaient refait une vie, merci  la vie et vive l'écriture qui vainc tout, les lourds secrets et les monstres.  Sans déconner.  Avec des titres à l'avenant. Je hais définitivement le  genre plaintif.

 Pour finir, j'ai pris le dernier Umberto Eco, Numero zero. J'ai entendu Eco parler de son livre, il y a une dizaine de jours, et j'avais un peu envie de l'acheter . Maintenant que je  lis   ce roman à mauvaise couverture, je crois que je préférerais encore entendre   parler son vieil auteur,  que j'aime et admire beaucoup.

mardi 9 septembre 2014

L'homme politique et sa maîtresse








   Eh bien moi je n'achèterai pas le livre de Valérie Trierweiler et ne le téléchargerai pas, parce que je l'ai déjà lu... Enfin, plus exactement, j'ai vu et entendu les meilleurs passages, et les  meilleurs passages étant issus des meilleures pages ,  je m'en tiendrai là. 
Je trouve amusantes les appréciations "c'est un livre bien écrit", "c'est un livre mal écrit"... C'est écrit comme toutes les biographies pipol, avec le style ad hoc. C'est écrit comme les mémoires d'un sportif, d'une miss France, d'une actrice, en français correct avec les expressions dans le vent, du larmoyant et de l'émotion par tonneaux pour respecter la charte du produit.
Ce type de livre se vend très bien. On se régale du récit la vie de nos rois et de nos vedettes, et  les médias font une formidable promotion qui ne coûte pas un centime à l'éditeur.  Marcella Iacub, avec le récit de ses amours Strauss-Kahniennes, avait déclenché les mêmes critiques et commentaires de médias bien vertueux pour l'occasion ; son livre était cependant d'un autre niveau.
Et si on assistait au début d'une mode ?  Il y a sans doute des hommes politiques qui éprouvent quelques craintes actuellement : pour peu que l'on offre pas mal de pognon à leurs conquêtes déchues, elles se mettront à table et une flottille de nègres renflouera  les épaves d'aventures embarrassantes pour l"homme public qui ne demandait pas ce type de notoriété.   S'il s'y mêle en prime quelque scandale politique, le succès financier du livre sera tel qu'il motivera de plus en plus de vocations d'écrivaines  ex-amantes .

Il faudrait, pour satisfaire ce qui nous reste de morale sexuelle, que l'ancienne maîtresse, la femme trompée, l'épouse abandonnée, soit généreuse, pudique, miséricordieuse et surtout bien digne. On loue la complaisance des épouses d'hommes de pouvoir cavaleurs à l'extrême, pour qui on affiche la plus grande sympathie, et pour le reste, que les maîtresses soient d'une heure ou d'une vie, on ne demande à elles que l'effacement et la discrétion. On conspue celle qui parle, la méchante, l'ingrate, on fustige l'éditeur et les vendeurs, on cite en exemple les libraires au cœur pur qui ne trempent pas dans ce style de compromission. C'est peine perdue, parce que la déontologie, l'intérêt du pays, les valeurs ceci et cela auxquelles on se réfère pour critiquer les vilaines bavardes exhibitionnistes ne pèseront pas lourd face à  l'appât du gain, qui n'a pas de préférence sexuelle. La fautive se coltinera des masses d'antipathie, des flopées de  condamnations et d'insultes vieilles comme la nuit des temps. Oui mais les scandales passent, et les belles propriétés demeurent. La femme trompée pourra baptiser  la villa de ses rêves du prénom de son ancien amant et y couler une retraite heureuse, loin des affaires et du pouvoir.

***

L'illustration est la copie d'un tableau de Catherine de Rosa, La femme et le cochon, publié sur ce blog

lundi 20 janvier 2014

L'heure des commères, ou persistance du cannibale

Il y a, dans mon hameau, une très vieille dame qui aura cent ans cette année. Elle vit toute seule. L'aide ménagère passe tous les jours de la semaine pour l'aider à se coucher le soir, à se lever le matin et effectuer quelques travaux de maintenance domestique. La quasi centenaire n'a rien perdu de sa tête, fume la pipe en cachette et distribue avec parcimonie ses cerises à l'eau de vie dont elle dit chaque année que ce seront peut-être les dernières. Elle est intelligente et drôle, et j'aime bien aller prendre le café chez elle, où il y a souvent ses copines, des jeunettes octogénaires qui pourraient être ses filles.
Ce matin, nous étions cinq à tremper nos petits-beurres dans des verres Duralex emplis de café   brûlant, et à commenter l'actualité telle que la livre le sacro-saint journal Ouest-France. En cette période de municipales, l'actualité locale est riche. On joue à reconnaître sur les photos telle ou telle personne - c'est pas la femme du cousin de Jean Bernard, celui qui a repris le  garage du père Galand ?  Oui, je crois bien. Mes voisines ne font pas de commentaires sur la parité. Dans mon coin, les mairesses, on connait, on pratique  depuis longtemps.  C'est l'actualité internationale, en page 2, qui retient l'attention de ces dames, et particulièrement cet article: Centrafrique: un nouveau président face à la guerre civile

"La scène en dit long sur le degré de haine. Au carrefour des Nations Unies un homme, puis deux, sont extirpés de leur véhicule et battus au sol. Les soldats de l'opération Sangaris s'interposent mollement. Un coup de semonce donne quelques mètres d'avance au musulman désespéré. Peine perdue. Lui et son camarade s'enfoncent dans le quartier Sango sous les clameurs de la foule. Quelques heures plus tard ils sont tués puis mutilés sauvagement avant d'être brûlés. Un homme s'empare du bras de la victime et y croque à pleine bouche, sous l’œil des caméras. "ils ont tué toute ma famille, je suis tout seul maintenant, je vais me venger, assure-t-il."

*** 

- La Centrafrique, c'était-y pas le pays de l'aut dingue de Bokassa, demande la centenaire ?  
- L'empereur ? Celui qu'a donné les diamants à Giscard ?
- Le gros  ?  Celui qu'on disait qu'il mangeait les enfants ? 
- Ah ben c'était vrai alors, s'ils se dévorent toujours tout crus, c'est qu'ils sont sauvages là-bas !
- Mais non, pas tout crus, puisqu'il était brûlé, celui qui s'est fait boulotter le bras. 
- Ah, il était mort avant, alors. Ils l'ont pas mangé vivant !
- Quand même...
- Quand même, oui.




mardi 2 juillet 2013

Un petit jeu pas si facile

Moi aussi, comme Jacques Etienne et tant d'autres, j'apprécie le nauséabond Didier Goux en auteur-livreur. Notez que je l'entretiens dans sa modestie: écrivain en bâtiment, dit-il, auteur-livreur ajouté-je, pour son journal qu'il  nous offre à la fin de chaque mois. J'aimerais bien qu'il nous fasse  un journal du mois d'après, rien qu'une fois, pour changer. Le passé, c'est bien beau, mais l'avenir, tout de même...
J'ai empilé ce que j'ai chez moi de journaux d'écrivain. Nous sommes en juillet, j'ai lu ce qu'ils écrivaient en juillet. En voici   sept  extraits . Il en manque, et de grands, mais j'en garde pour août.
Qui saura en reconnaître quelques-uns ?

1)   Juillet s'épanouit dans la canicule. C'est le mois de l'été actif. On travaille encore. Il y a les forçats du tour de France. Bientôt ce sera, avec août, l'été passif. Maisons et magasins fermés, torpeur généralisée. On fera la queue devant la seule boulangerie ouverte du canton. C'est qu'ici nous sommes à la fois à la campagne et à Paris. Pas question d'estivants. Les vacances vident la région. […] 
 Sur la plage, deux filles très exemplaires, quatorze et seize ans. Assez lourdes, le nez épaté et retroussé, mais éclatantes de fraîcheur. Blondes, bleu et rose, tout le corps doré par le soleil comme une brioche. Porcines avec leur mufle épais et sensuel, mais triomphalement charnelles, elles sont la négation des mannequins squelettiques recherchés pour les défilés de mode. C'est ainsi que la peinture traditionnelle de Rubens à Renoir voulait que fût la femme. C'est la fusion en une seule pulsion de l'appétit alimentaire et du désir érotique. 
Michel Tournier, Journal extime Juillet 2002.

 
2) Moins de livres vendus, davantage de livres publiés. Qu'est-ce qui ne tourne pas rond dans cette histoire ?
Les lecteurs potentiels ont certes tort d'acheter moins de livres, les éditeurs ont-ils raison de s'obstiner à leur offrir une marchandise dédaignée ? En terme de marché, c'est bien comme cela qu'il faut dire ? Et si les éditeurs réduisaient leur production, qu'est-ce qui se passerait ? Pour eux, j'entends.
Au temps de la prospérité - très relative, il va sans dire, puis qu'un grand éditeur comme Julliard jonglait avec plusieurs banques à la fois - j'avais dit un jour à René Julliard : avec quatre romans par mois vous perdez de l'argent, pourquoi n'en publieriez vous pas qu'un ou deux particulièrement choisis, et de qualité ? À quoi il me répondit : si je perds de l'argent avec quatre romans il me faudrait au contraire en publier huit, le double, pour rentrer dans mes frais et « faire tourner la maison."
J'ai compris ce jour-là que je ne serais jamais ce qu'on appelle un éditeur.
Maurice Nadeau Journal en public 1er juillet 2002.

3) C'est étrange de constater comme ce pouvoir de créer rend son ordre à tout l'univers. Je puis voir l'ensemble de ma journée dans ses justes proportions, même après une longue hésitation de l'esprit, comme celle que j'ai eue ce matin. Mais ce doit être une nécessité physique, morale et mentale, comme mettre une machine en marche. Folle journée de vent et de chaleur, des bourrasques dans le jardin, toutes les pommes de juillet dans l'herbe. Je vais m'offrir le luxe d'une série de rapides et vifs contrastes, et briser les moules autant que je pourrai. Enfin, faire toutes sortes d'expériences.
 Virginia Woolf, 27 juillet 1934.

4) Bien que le spectacle d'un grand incendie ne soit pas une plaisanterie, chacun de nous retourna peu après à ses occupations. Encore heureux de pouvoir le faire! Le soir, au dîner, nouvelle alerte. Pour une fois, on mangeait bien, mais le hurlement des sirènes m'a coupé l'appétit. Cependant, tout resta calme jusqu'au signal de fin d'alerte trois quarts d'heure plus tard. À peine la vaisselle faite : alertes, tirs, et un nombre inimaginable d'avions. « Ciel, deux attaques dans la journée c'est trop» mais on ne nous demande pas notre avis. Montant, piquant, les avions faisaient vibrer le ciel et me donnaient la chair de poule. À chaque instant je me disais : « cette bombe est pour toi, adieu ».
  Anne Frank, 26 juillet 1943.

5) Ce pavillon à grand jardin […] qui était, il y a encore une douzaine d'années, un endroit charmant d'isolement et de tranquillité, est devenu intenable. Non seulement je suis entouré de sots – et goujats – à TSF, pour qui le vacarme paraît être la plus grande jouissance, qui font marcher leurs appareils au plus haut diapason, toutes fenêtres ouvertes, sans souci du dérangement qu'ils peuvent causer à autrui – la pensée ne leur en vient certainement même pas – mais vers R..., au milieu de cette route qui mène au bois de Verrières, on a construit tout un lot de maisons à loyer bon marché, et, depuis la soirée de mercredi dernier, il y a, pour le 14 juillet, un bal de nuit dont le vacarme que m'apporte le vent est, pour moi, comme s'il était à cent mètres. Voilà quatre nuits que je ne peux dormir, et j'en ai encore une à subir ce soir, ce qui fera la cinquième. Que suis-je obligé de gagner ma vie ! Je ne serais pas long à décamper et à chercher ailleurs, le plus loin possible de cette vermine, un endroit où j'aie vraiment le silence. Il faut ajouter, par-dessus le marché, le centre d'aviation de V. et le potin des appareils dans le ciel, la journée et une partie de la soirée. Je ne sais pas ce que sera la vie sociale dans cinquante ans, mais il est à prévoir qu'elle sera à se sauver.
Paul Léautaud, dimanche 17 juillet 1938

 
6) Ma chambre à l'hôtel, la chaleur réfléchie par le mur d'en face. Elle se dégage aussi des murs latéraux qui forment une voûte et enserrent la fenêtre placée dans un renfoncement. En plus, soleil d'après-midi. Le garçon, vivacité de mouvements, presque comme un Juif de l'Est. Tapage dans la cour, comme dans un atelier de construction de machines. Mauvaises odeurs. Punaise. Difficile de se décider à l'écraser. La femme de chambre s'étonne, il n'y a de punaises nulle part : une seule fois un client en a trouvé une dans le couloir.
  Franz Kafka, juillet 1914

 
7) De jeunes musiciens sont montés à Sartrouville. Ils jouent La foule, Mon amant de Saint-Jean, des airs d'avant le RER et les villes nouvelles. Je leur donne dix francs comme je donne à des silhouettes et des visages de misère. Le même geste pour payer le plaisir ou la compassion.
Les chansons transforment la vie en roman. Elles rendent belles et lointaines les choses qu'on a vécues. C'est de cette beauté que vient plus tard la douleur de les entendre.
Dans le film de Raymond Depardon, sur l'asile de l’île San Clemente, à Venise, on voit un homme affalé sur une table. Il tient un transistor collé à l'oreille et il écoute très fort une chanson. C'est une chanson italienne, elle fait penser à une fête foraine, à un bal en plein air, à l'amour perdu. L'homme écoute et il pleure. 
 Annie Ernaux, 13 juillet 1993
*** 
J'active la modération des commentaires ... et j'attends avec curiosité. 

mardi 27 novembre 2012

Trois poésies révélatrices




 Les agissements de l'auteur des « Trois poésies révélatrices » vont-ils cesser ?


La gendarmerie de Lorient, saisie de plusieurs plaintes contre un individu se disant poète-éditeur qui pénétrait dans les maisons pour vendre ses œuvres, le recherchait hier dans le .quartier de Kérentrech où il avait été signalé.
De fait, le gendarme chargé de l'enquête ne tarda pas à l'appréhender. C'est un certain Paul Quidu, 32 ans, qui serait ancien quartier-maitre fourrier de la marine. Il semble d'ailleurs quelque peu détraqué. Ce n'est pas la première fois que la police à eu son attention attirée sur ses agissements.
Voici comment le poète opérait. Il repérait sur les boîtes aux lettres, dans les couloirs, les noms des occupants de l'immeuble et se présentait à leur appartement leur remettant un petit opuscule soigneusement enveloppé d'un papier.
— C'est 22 sous, leur disait-il.
Certains croyant avoir affaire à un porteur de dépêches 'ou à quelque agent du fisc payaient sans discuter mais constataient bientôt qu'on les avait dupés.
Le petit bouquin portait en manchette, et en grosses lettres, sur la couverture, ce titre : Les trois poésies révélatrices, par le poète Paul Quidu ...
Ah! le beau charabia, inspiré sans doute par quelque muse certainement échappée du Parnasse, ayant élu domicile à Lesvellec.
Ailleurs, le poète présentait pour dix centimes une préface d'un nouvel ouvrage qui devait bientôt sortir des presses et commençant par ces mots : « Vous ne connaissez pas l'illustre auteur Paul Quidu, bien connu du monde entier ». Le reste est à l' avenant.
Mais, cet après-midi, le poète n'en menait pas large car, placé entre un gendarme et un agent, il avait à ses trousses quelques-unes des personnes auxquelles il avait écoulé  Les trois poésies révélatrices . Tout cela ne serait pas bien méchant si l'étrange camelot n'avait employé parfois la menace vis-à-vis des récalcitrants, et, particulièrement, vis-à-vis des femmes trouvées seules au logis.
 M Colonnat, commissaire de police, avait déjà eu l'occasion d'admonester sévèrement Paul Quidu, qui serait domicilié à Hennebont, 6, rue du Four; mais le poète, nullement troublé, termina l'entretien en réclamant au magistrat une somme de 20 francs
— C'est pour me dédommager du temps que vous m'avez fait perdre, expliqua-t-il.

Paul Quidu aurait été interné pendant son service militaire dans un asile d' aliénés C'est vraisemblablement le sort qui le guette à nouveau car de poursuite en escroquerie, il n'y faut guère songer.
Mais voici nos bons citoyens fixés sur l illustre poète Paul Quidu et sur son petit livre « aux poésies révélatrices» qui révèlent surtout l’œuvre d'un toqué dont il est nécessaire de voir cesser les agissements.

L'Ouest-Eclair,  le 18 octobre 1924.


L'original est là

lundi 22 octobre 2012

La mémoire de Renart

  Chers internautes pas encore internés, si  vous êtes en galère d'idées pour animer vos fêtes, mariages, anniversaires d'enfants, pots de départ à a la retraite  et barbecue du comité d'entreprise, je vais vous filer une idée qu'elle est bonne et originale: le lancer de renard.
 Wikipedia consacre à cet amusement inexplicablement tombé en désuétude une page intitulée Lancer de Renard. L'article  commence ainsi:
Le lancer de renard (en allemand : Fuchsprellen) était un sport populaire dans certaines parties de l'Europe durant les XVIIe et XVIIIe siècles, où les participants lançaient en l'air des renards et d'autres animaux vivants.
Et là, je dois me pincer pour ne pas le recopier intégralement, ce qui serait mal.
Auguste II de Pologne, dit« le Fort », alors qu'il n'était encore qu'électeur de Saxe, a tenu un concours de lancer célèbre à Dresde, durant lequel 647 renards, 533 lièvres, 34 blaireaux, 21 chats sauvages, 34 marcassins et trois loups ont été lancés et tués. D'autres monarques ont également participé à ce sport. L'envoyé suédois Esaias Pufendorf a assisté à un concours de lancer de renards qui s'est tenu à Vienne en mars 1672, et a noté dans son journal sa surprise de voir l'empereur Léopold Ier se joindre avec enthousiasme aux nains de cour et aux garçons qui frappaient à mort les animaux blessés ; il a noté qu'il était remarquable de voir l'empereur ayant « des petits garçons et des bouffons comme compagnons, [ce qui] était à mes yeux quelque peu étranger à la solennité impériale. »
A l'heure où l'on vient  de donner le prix Nobel de la paix à l'Union Européenne, en ce moment même, dans les taillis et les sous-bois  de très vieux renards et  blaireaux, au calme  dans l'accul de leur terrier,  comme font les griots sous le manguier, transmettent aux  jeunes de l'année la geste de leurs ancêtres griffus, pelus et  velus. 
L'homme d'Europe, historiquement, culturellement parlant,  n'y apparaît pas sous un jour très favorable.

Wikipedia, Lancer de renard.

lundi 10 septembre 2012

Ces bons vieux débats

Tout en désapprouvant fermement, mollement ou pas du tout ce qu'a dit Toto l'écrivain sur les Juifs, les Arabes, les noirs, les jaunes, les kamikazes,  les Indiens, les primitifs, la littérature, les civilisations, les cultures, les femmes, les religions, la guerre d'Algérie, la shoah, le communisme, la chasse aux phoques, le cul des enfants de dix ans, la résistance, les homosexuels mâle et femelle, les attentats terroristes,  les handicapés, les pauvres, Hitler,  les communistes, les footballeurs, l'immigration, l'hippophagie, l'avortement, Breivik, le bien, le mal, le vrai, le faux,  Ben Laden, les partouzes, Dieu, la vie, la mort et   l'alcoolisme en Bretagne,  je crois que Toto l'écrivain  doit  écrire ce qu'il a envie d'écrire, que son éditeur a le droit de le refuser ou de le choisir, que le lecteur a le droit de l'évaluer, de le juger,   que c'est un grand malheur et un mauvais présage de brûler, pilonner des livres, les retirer de la vente ou les tacher de blanc entre crochets,  je le pense, je voudrais qu'on ne le fasse pas, qu'on ne le fasse plus, ni chez nous, ni ailleurs.




mercredi 11 juillet 2012

J’ai dit oui je veux bien Oui



Didier Goux a tourné la dernière page d'Ulysse, et écrit un fort joli billet pour nous en avertir.

*
  Quand j'étais lycéenne, l'année du bac de français, mon professeur était la plus jeune agrégée de France. Elle avait vingt et un ou vingt deux ans, quelque chose comme ça, elle s'appelait Claire. 
 En guise d'introduction pour son premier cours, elle avait sorti de son cartable de cuir semblable aux nôtres quelques livres dont elle nous avait lu des extraits. La beauté d'Albertine, Don qui Chotte et les Jésuites, et le monologue final d'Ulysse. Ce monologue avait  impressionné   mon amie Sabine qui en avait  recopié les dernières lignes sur une feuille qu'elle portait toujours sur elle. 
 Sabine était très impressionnable. Quand elle rencontra dans le train un beau jeune homme qui ressemblait à ceux des contes, un de ces beaux bruns comme ceux qui ont  les pieds fourchus et la pupille fendue, elle accepta  sans hésiter le gros joint  aimablement tendu. Elle oublia sans doute qu'il était sept heures du matin, qu'elle n'avait rien mangé ni bu, angoissée qu'elle était de passer l'oral de français dans la matinée.
 C'était la première fois de sa vie qu'elle tâtait de la marijuana, et ce ne fut pas la dernière, hélas pour elle. L'effet fut puissant. Elle ne descendit pas à la bonne gare, mais elle descendit avec le jeune homme, et ils ne se quittèrent plus pendant deux ans. Elle disparut du monde normal au grand désespoir de ses parents et à la  surprise de ses amis de lycée. 
Un journaliste de mes amis,  quelques années après, m’annonça elle était morte dans un banal accident de voiture. Les policiers avaient eu du mal à l'identifier car elle n'avait aucun papier sur elle, et comme le conducteur l'avait prise en stop, il ne pouvait rien en dire. Le seul document qu'ils ont trouvé dans son porte monnaie était la vieille feuille avec la fin du monologue de Molly Bloom. Les policiers l'ont lu, espérant que c'était une lettre avec une adresse, mais ils ont du se rendre à l'évidence: non. 
Si c'est elle qui a écrit ça, on voit bien qu'elle était un peu dérangée, a dit l'inspecteur.

***

…oui quand j’ai mis la rose dans mes cheveux comme les filles Andalouses ou en mettrai-je une rouge oui et comme il m’a embrassée sous le mur mauresque je me suis dit après tout aussi bien lui qu’un autre et alors je lui ai demandé avec les yeux de demander encore oui et alors il m’a demandé si je voulais oui dire oui ma fleur de la montagne et d’abord je lui ai mis mes bras autour de lui oui et je l’ai attiré sur moi pour qu’il sente mes seins tout parfumés oui et son cœur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux bien Oui.

***

dimanche 11 septembre 2011

J'ai la mémoire qui flanche

Help, help,  help me!

Je ne sais pas  s'il vous arrive, amis lecteurs, de  chercher désespérément où, dans quoi, vous avez lu ce passage, cette phrase, cette bribe de phrase, que vous n'arrivez pas à remettre dans son contexte, c'est à dire dans son livre. Qui  a écrit ça, bon Dieu, qui, qui ? On laisse la phrase, on se dit que la mémoire vous reviendra quand vous n'y penserez plus, ou quand vous y penserez légèrement, sans insister, mais la phrase obsédante rapplique dès qu'on baisse la garde.
Dans quel livre est-il question d'un petit garçon  que sa mère envoie chercher de l'huile à l'épicerie ? La famille est pauvre, très pauvre, aussi l'enfant n'emporte pas sa bouteille vide, il n'y va même pas avec un verre, mais avec une cuiller. L'épicier lui dit quelque chose comme "et la prochaine fois, tu viendras juste pour que je te mette une tache d'huile sur ta chemise ?"

samedi 6 août 2011

Ni titre ni photo

La photo, je n'ai pas osé la faire. Le titre, je n'en ai pas trouvé. Remercions Didier Goux ?
 C'est après la lecture de son Journal que j'ai acheté le dernier tome du Journal de Renaud Camus, Parti pris. J'avais dit pourtant qu'on ne m'y reprendrait plus: replonger dans l'exercice de style "mille variations sur les thème "je passe la moitié de ma vie à l'hôtel, mais je déteste le bruit dans les hôtels, qu'on me vire tous ces rustres petit-bourgeois dès que j'en franchis le seuil", ou "si on ne me dit pas "Bonjour Monsieur" au lieu de "Bonjour (tout court)," je te  balance Saint-Simon et la marquise de Sévigné dans les gencives", plus les interminables visites de maisons d'obscurs écrivains nordiques dont je n'ai jamais lu un traître mot et qui me semblent parfaitement installés dans leur oubli nordique et légitimement indérangeables, sans parler des musées de provinces  qui, s'ils sont fréquentés, deviennent de ce fait  infréquentables, et s'ils ne le sont pas, ne gagneraient rien à le devenir, bref, BREF, j'ai replongé.
Lire le Journal de Renaud Camus n'est pas bon pour le promeneur. Pour celui qui désire visiter un monument, un quartier, soit, mais se promener après avoir lu le Journal de Renaud Camus, c'est mauvais pour le moral.   On voit tout ce qu'il ne faudrait pas voir, ce à quoi on ne fait pas attention. La moindre poubelle mal placée, le moindre parasol de couleur vivre flanquant (non, dénaturant, vandalisant) la façade d'un monument public, vous gâche le plaisir de regarder alentour. Le papier gras, la canette à côté de la poubelle vous exaspèrent dix fois plus qu'hors temps de  lecture camusienne.
Sinon, comme titre, j'avais à boire, vite, à boire
Je suis allée me promener dans un joli village où il y avait une exposition de photographies. Partout était écrit "expo photos". Ho, expo photos, c'est toujours mieux que foire aux tofs, non  ?" Les tofs sont trop  nazes, laisse tomber c'est mort,  mais le bled est trop beau, a dit un  gamin sur la place. C'est vrai que les gamins, la vérité elle leur sort de leur bouche, a répondu le père à la mère qui jetait des coups d'œil orgueilleux  à la ronde pour voir si tout le monde se rendait bien compte de la précocité de sa progéniture.
Eh bien je suis sûre que je n'aurais rien entendu, si je n'étais pas juste sortie du journal de Camus. Ou je ne l'aurais pas entendu si fort. Le père a offert des bouteilles de soda à ses fils, âgés de sept et huit ans environ et a secoué tiré la petite dernière, agrippée à sa poussette, pour la mettre devant la fontaine. Il ne voulait pas la noyer, bien qu'elle fût fort laide, mais la prendre en photo. Il a sorti son appareil de son sac à dos molletonné,  un  gros engin avec un zoom en érection, et clic, clic, a tourné autour de la fontaine et de sa fille en maudissant la lumière, le soleil, les nuages et la camionette du pâtissier en arrière-plan.  Un jeune homme, lui-même équipé d'un puissant camescope, fit remarquer au père qu'il gagnerait à enlever la tétine en plastique rose de la bouche de l'enfant. Pendant ce temps, les deux garçons s'aspergeaient de Fanta et de Coca et s'insultaient joyeusement. Le père tira fort pour déboucher l'enfant, le bruit de ventouse du caoutchouc mouillé qu'on décolle précéda d'une seconde seulement le  hurlement puissant de la pauvre têteuse. Juste avant de prendre le large, j'aperçus les lèvres de la fillette,  rougies et gonflées par une sorte  d'eczéma qui dessinait en relief le contour exact du truc en plastique. J'ai eu terriblement envie de sortir mon petit compact pour fixer l'expression de l'enfant, un mélange de colère et de désarroi, mais je n'ai pas osé, et j'avais mal pour elle.

Pourquoi ""à boire, vite, à boire" ? Ah oui, le soleil tapait dur sur la place du village, des touristes et promeneurs buvaient à l'ombre des parasols, à la terrasse des cafés. De cela, rien à redire, même Renaud Camus aurait trouvé sobres et pimpants à la fois les parasols blanc cassé, les chaises de métal ou de bois. C'était juste un joli petit village, pas un quartier médiéval classé.
Tous les jeunes gens, tous les enfants, avaient à la main qui un biberon, qui une bouteille d'eau, qui une canette de soda, comme si l'on était dans un désert, comme si une attaque de déshydratation subite menaçait de les envoyer à l'hôpital, à deux pas d'une fontaine, d'une épicerie, de terrasses de café. On voit de plus en plus de grands gars, de jeunes adultes, qui ne sortent pas sans leur bouteille de soda bien sucré qu'ils balancent à bout de bras, alors que pendant longtemps, devenir grand, c'était savoir prévoir, se retenir, attendre un peu.  C'est assez nouveau.

samedi 4 juin 2011

La librairie Lello, à Porto.






J'y avais acheté un livre, comme je le fais systématiquement lorsque je tombe sur une librairie française à l'étranger (ainsi avais-je déjà fait, en mars 1985, dans celle de Porto, avec son magnifique escalier à double révolution   [...] Didier Goux, sur son blog.

lundi 2 mai 2011

Qui a écrit cela ?

    

    Voici   trois courts extraits de mes dernières lectures.
    Qui saura reconnaître  ou deviner les auteurs ?  J'ai remplacé les noms propres par des initiales.
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A. se rappelait avoir visité un jour avec son ami l’écrivain le couvent des bénédictins d’O. L’écrivain, toujours avare de paroles, avait tout observé avec attention pour demander finalement à un vieux moine « s’il n’avait jamais eu envie de sortir. » La question n’avait nullement embarrassé le vieillard, qui avait répondu aussitôt : « la dernière fois où j’ai éprouvé ce désir, c’était en 1929, lorsque le chauffage était en panne. »

Ils avaient ri de bon cœur, mais le religieux, en retour, avait interrogé l’écrivain : « Et vous ? Ce n’est sans doute pas votre première visite à un couvent ? N’avez-vous donc jamais souhaité d’y entrer ? »

Là encore, la réponse avait fusé avec une simplicité confondante et A. ne l’avait jamais oubliée. Mon couvent, c’est le  monde, avait dit l’écrivain ; le moine, à son tour, avait ri, et dit qu’il comprenait très bien.
***


A onze  heures, quand les ouvriers revinrent de la plantation, il  les fit assembler dans son jardin, devant la véranda.  Tous les hommes valides étaient présents, y compris ceux qui aidaient à l’hôpital ; même les femmes et plusieurs négrillons étaient alignés avec les autres sur deux rangs – une horde de sauvages nus, un peu moins de deux cents personnes. Outre leurs ornements de grains, de nacre et d’os, leurs oreilles et leurs narines percées étaient surchargées d’épingles  de sûreté, de clous, d’épingles à  cheveux, de clous, de poignées rouillées de casseroles et d’ouvre-boites pour le corned beef. Certains portaient,  par précaution, des canifs dans leurs tignasses crépues. Sur la poitrine de l’un d’entre eux était suspendu un bouton de porte en porcelaine, sur celle d’un autre, la roue de cuivre d’un réveille-matin.
Face à eux, cramponné pour se soutenir, à la balustrade de la véranda, se dressait le Blanc malade. N’importe lequel d’entre eux aurait pu le renverser d’une chiquenaude de son petit doigt. En dépit de ses armes à feu, une ruée simultanée de la bande l’aurait terrassé ; ils se seraient rendus maîtres de sa tête et de sa plantation. La haine la soif du meurtre, le désir de vengeance débordaient de leurs cœurs ulcérés. Mais il leur manquait totalement ce que lui possédait : la maîtrise de soi, une flamme que rien ne pouvait éteindre, même dans ce corps dévasté par la maladie et qui, plus ardente que   jamais, était toujours prête  à jaillir pour les brûler et les marquer de son courroux.

*** 
- C’est à  V. ,que je tourne.
- Et vous allez où, après ?
- Je ne sais pas
- Vous savez pas ?
- Ben non… Pas exactement. Par là, plus où moins loin…

Il montre vaguement une direction dans le paysage, sur la gauche de la route, en avant. Ce sont des pays de demi-brume et de vieilles forêts, de champs cois et de hauts clochers pointus, par-dessus des épaississements de  haies. Elle dit :
- Vous êtes marrant, vous…
- Ah oui ?
- Non, c’est vrai. C’est la première fois qu’je rencontre un type qui ne sait pas où il va.
- Ah bon ? J’aurais cru que ça ne manquait pas, pourtant…
A. Ne répond pas et tourne la tête vers sa vitre, à droite, comme si elle regardait le paysage, mais sans rien voir du tout. Oui, d’un autre côté, il n’a pas tort, son chauffeur. Des types qui ne savent pas où ils vont, elle en connait. Mais c’est plutôt du côté mental, si on veut, pas quand ils se déplacent en vrai.

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mercredi 8 décembre 2010

Umberto Eco et Jean-Claude Carrière ne vont pas aux champs (mais moi si.)


Cher Umberto Eco, cher Jean-Claude Carrière,

Dans le recueil d'entretiens N'espérez pas vous débarrasser des livres, on peut lire ceci:

"J.C.-C.: Si je pense à notre usage du livre, notre œil va de gauche à droite, et de haut en bas. Avec l'écriture arabe et persane, avec l'hébreu, c'est le contraire. L'œil va de droite à gauche. Je me suis demandé si ces deux mouvements n'avaient pas eu une influence sur les mouvements de caméra au cinéma. Le plupart des travellings, dans le cinéma occidental, vont de gauche à droite alors que j'ai souvent vérifié le contraire dans le cinéma iranien, pour ne citer que celui-là. Pourquoi ne pas imaginer que nos habitudes de lecture puissent conditionner nos modes de vision ? Les mouvements instinctifs de nos yeux ?

U.E.: Alors il faudrait s'assurer qu'un agriculteur occidental commence à labourer son champ en allant de gauche à droite pour revenir de droite à gauche, et un agriculteur égyptien ou iranien de droite à gauche pour revenir de gauche à droite. Parce que le tracé du labour correspond exactement à l'écriture en boustrophédon. Sauf que dans un cas on commencerait par la droite et dans l'autre par la gauche. C'est une question très importante qui à mon sens n'a pas été suffisamment étudiée."

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J'ai mené ma petite enquête près de chez moi pendant les labours d'automne.
Voici mes observations, qui portent sur une quarantaine de champs.
Quand l'entrée du champ est à droite, on commence par la droite et on creuse le premier sillon de droite à gauche. Quand l'entrée du champ est à gauche, c'est le contraire. Le labour est effectué en va-et vient. Il y a autant de champs dont l'entrée est à droite que de champs dont l'entrée est à gauche. Pour les champs dont l'entrée est à peu près au milieu, je n'ai pas remarqué de préférence. Dommage. J'avoue que j'aurais bien aimé que vous eussiez raison.
Je me suis dit que j'allais poursuivre mes investigations du côté des jardiniers. Commence-t-on le désherbage d'un rang de carottes par la gauche, et revient-on à la gauche pour le rang suivant, comme on va à la ligne ? Je verrai cela au printemps prochain. Je lance dès maintenant un appel à contribution chez les blogueurs flâneurs, paysans ou jardiniers.

Jean-Claude Carrière N'espérez pas vous débarrasser des livres Grasset.

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samedi 19 juin 2010

Saramago est mort


Le premier livre de Saramago que j'ai lu est L'aveuglement.
Je ne sais pas s'il faut le présenter. C'est un écrivain portugais, né en 1922, le seul portugais a avoir eu le prix Nobel, et...
Non, je n'ai pas envie de paraphraser Wikipedia.
Si vous n'avez pas lu l'Aveuglement, il vous manque un grand thriller dans vos lectures. Il vous manque aussi un excellent roman de SF, et aussi une fable philosophique, un roman politique, et un livre à l'écriture étonnante. Ne l'ouvrez pas si vous souffrez de troubles respiratoires, asthme, emphysème, vous pourriez étouffer avec cette ponctuation inhabituelle. Il faut aller jusqu'au bout pour que la lumière soit.

"Je suis un écrivain réaliste. Au sens large du mot. J’estime néanmoins que c’est perdre son temps que de coller des étiquettes sur des tiroirs : réalisme, surréalisme, expressionnisme, symbolisme… La vie, dans sa profusion, jaillit à tout moment hors des catégories édifiées a priori. Imaginons une haute tour. Au sommet, dans une salle ronde, il n’y aurait qu’une fenêtre par où observer le paysage. S’il y avait plusieurs fenêtres, on pourrait embrasser du regard un plus vaste paysage. Si l’on s’obstine à me dire : " Voilà votre fenêtre ", on me prive du plus grand angle de vue possible. " José Saramago (sur Rue 89)

Mes condoléances à Lucia Mel

Le blog de José Saramago (en portugais, of course)

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samedi 29 mai 2010

Qu'Allah bénisse la France


Dans un premier temps, je me contentais de chaparder des friandises au détour d'une allée de supermarché. C'était, il faut bien le dire, une attitude répandue universellement dans la cité. Puis, avec une poignée de copains, on est passée aux petits casses d'appartements dans la partie bourge du quartier, au Stockfled ou à la Ganzo. Oh, rien de bien méchant. On escaladait les échafaudages d'immeubles en rénovation et on se glissait par une fenêtre entr'ouverte pour piquer des babioles, des objets insignifiants; on se contentait même partois de chaparder des vêtements qui séchaient sur un balcon. Puis ce furent les premières agressions en bandes contre des gamins, souvent des petits Blancs d'ailleurs, sur le chemin de la piscine le mercredi ou le samedi. On les délestait de leur goûter, de leurs effets personnels ou de leur argent de poche les jours de chance. Il nous est même arrivé deux ou trois fois d'en obliger un à nous introduire chez lui en l'absence de ses parents, pour nous permettre de faire une petite razzia. [...]

Toutes ces activités étaient tellement courantes chez les gamins de la cité qu'on n'y voyait absolument aucun mal. Mais dans mon cas personnel, elles s'accordaient mal avec mes brillants résultats scolaires. Or, une institutrice, Mlle Schaeffer -vieille fille quadragénaire, le visage sévère derrière ses grosses lunettes, qui ne vivait que pour nous voir sortir de la cité par la porte du savoir- était absolument convaincue de mon fort potentiel. Elle harcela ma mère pour l'en persuader aussi et fit jouer toutes ses relations pour me faire admettre à moindre frais dans le collège privé catholique de Sainte-Anne, établissement d'élite ou pratiquement aucun enfant de Neuhof* n'était entré avant moi. C'est grâce à elle que j'ai pu avoir accès à un autre univers que celui de la cité, et c'est à partir de ce moment que mes activités contradictoires ont commencé à devenir un vrai problème. Abd al Malik Qu'Allah bénisse la France Albin Michel 2004

*Le Neuhof est un quartier de Strasbourg.

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samedi 10 avril 2010

Aubépines




La haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir; au-dessous d'elles, le soleil posait à terre un quadrillage de clarté, comme s'il venait de traverser une verrière; leur parfum s'étendait aussi onctueux, aussi délimité en sa forme que si j'eusse été devant l'autel de la Vierge, et les fleurs, aussi parées, tenaient chacune d'un air distrait son étincelant bouquet d'étamines, fines et rayonnantes nervures de style flamboyant comme celles qui à l'église ajouraient la rampe du jubé ou les meneaux du vitrail et qui s'épanouissaient en blanche chair de fleur de fraisier. Combien naïves et paysannes en comparaison sembleraient les églantines qui, dans quelques semaines, monteraient elles aussi en plein soleil le même chemin rustique, en la soie unie de leur corsage rougissant qu'un souffle défait.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann



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