mardi 9 avril 2013

Le malheur d'être Prudent

    

 Muriel marche vite en sortant de la banque, moi aussi, le temps nous presse, mais mais mais …
–  Attends, une minute quand même, j’ai vu Laureline mercredi…
–  Laureline ? Ouh la la, ça fait un bail… Qu'est-ce qu'elle devient, celle-la ?
–  Tu sais qu'elle a eu  un fils ? il a le même âge qu’Antonin, ils sont dans la même classe,  et Antonin a insisté pour l’inviter à son anniversaire.
–  Oui ?
–  Elle  ne voulait pas. Les microbes. La contagion.
–  Il s’appelle comment son fils ?
–  Prudent.
–  Sans déconner ?
–  Sans déconner.
–  Elle n’a pas changé alors…
–  Non. Toujours avec ses tocs. Toujours avec son paquet de lingettes désinfectantes, elle essuie tout.
–  Elle essuie son fils aussi ?
–  Tout le temps. Elle lui enfonce des coton-tige dans les oreilles, elle lui gratte le coin des yeux, elle cure la couture de ses chaussures, elle le lave sans arrêt, elle lui met un bonnet quand il va dans un magasin, à cause des microbes dans les cheveux.
–  Pauvre gosse… Il a un père ?
–  Plus tellement. Il s’est tiré.
–  Tu m’étonnes…
–  Alors, Antonin avait invité Prudent. Il ne sort jamais, Prudent. Tout est toujours trop sale ailleurs. Mais j’ai eu tellement pitié que j’ai insisté, je suis allée chez elle. On avait projeté de faire des gaufres pour l’anniversaire, j’ai dit à Laureline qu’elle pourrait rester seulement dix minutes, le temps d’en manger une avec les enfants, pour faire plaisir à Prudent.
–  Et elle est venue ?
–  Mais oui ! Avec son môme et ses lingettes, et un masque pour elle et pour Prudent au cas où quelqu'un serait enrhumé. Elle regardait partout. C’était hyperpropre dans la cuisine, tu penses, j’avais fait gaffe, tout briqué, ça sentait l'eau de Javel comme à la piscine. Elle me parlait sans s'arrêter des scandales agro alimentaires, de viande ré-emballée, de bouillie de vache malade  dans les ravioli,  on aurait dit une radio qu'on ne peut pas éteindre. Elle fichait un peu la trouille  aux enfants, elle plombait l’ambiance, et…
–  Et ?
–  Et j’ai sorti les gaufriers…
–  Et ?
–  Et quand j’ai ouvert le premier, l’horreur ! J’avais fait des gaufres quinze jours avant, et j’avais oublié la dernière dedans. Il y avait des moisissures énormes, des champignons partout et la couleur de ce qui restait de la gaufre,  je ne te raconte pas. Des cloques oranges, vertes et bleues….
–  Oh la la…
–  Le regard qu’elle m’a jeté ! J’ai cru qu’elle allait bondir sur moi et me tuer ! Elle a entouré son fils avec ses bras et l’a tiré vers la porte.
–  Elle a du le désinfecter pendant des heures !
–  Sûrement…
–  Et après ?
–  Après, j’ai bien lavé le gaufrier, je l’ai branché, hop, une louche de pâte, j’ai jeté cette  gaufre au cas où, j'ai mangé celle d'après pour montrer aux enfants qu'il n'y avait pas de danger, j’en ai fait d’autres et on s’est régalé.
–  Sans Prudent…
–  Sans Prudent.

25 commentaires:

  1. Oui, je confirme: tu racontes bien les histoires.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pétard, à moi elle me détruit mon commentaire qui était exactement le même sans le "oui, je confirme" ! C'est une conspiration de Moscovici ou quoi ? On veut être factuel voire aimable et hop aussitôt on se fait gazer, et à la familiale gros débit s'il vous plait. Z'êtes un peu nerveux les bisounours en ce moment ou quoi ?

      Supprimer
    2. Merci Elodie !
      Léon, dites, vous ne voulez pas retourner dans votre maison de repos ? Il est temps, là...

      Supprimer
    3. Ben rien Mâaaaame Elody. C'est juste que Madame Suzanne pense que venant de moi l'hommmage à son talent de conteuse sent un peu le fromage. Alors que, pour une fois, ce jugement me semble le seul commentaire possible. J'ai essayé : "qu'est-ce qu'on en a à battre" ou "et la louche vous l'avez rangée où" ou "hygiène de la moisisphère"... d'autres encore, mais tout tombe à plat. Remarquez que "Hein ?", bref et trapu n'est pas mal non plus.

      Supprimer
    4. "C'est juste que Madame Suzanne pense que venant de moi l'hommmage à son talent de conteuse sent un peu le fromage."
      Ah, oui, c'est tout à fait ça, Léon. C'est bête, parce que votre commentaire précédent me fait rire, quand même (je ne suis pas contre les critiques, même assassines) mais inévitablement, j'attends le moment où vous devenez insupportable. Et ce moment arrive assez vite, hélas.

      Supprimer
    5. Elle a un caractère en Or Suzanne.

      Supprimer
  2. Au nom du principe de précaution, la lecture de ce billet est déconseillée aux moins de 18 ans.
    Une cellule d'aide psychologique sera bientôt disponible pour aider les malheureuses victimes à faire face au traumatisme et à se reconstruire après la phase nécessaire du travail de deuil.

    RépondreSupprimer
  3. Sinon, je crois qu'il y a un bug avec les prénoms des protagonistes : "j’ai dit à Muriel qu’elle pourrait rester seulement dix minutes" ; ça ne devrait pas plutôt être Laureline, en l'occurrence ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Léon (si vite insupportable)9 avril 2013 à 11:31

      Mais dites-moi.... alors vous lisez VRAIMENT le billet vous ? Au point de vérifier la correspondance des temps, des lieux, le cheminement psychologique des personnages, leur mutabilité, l'épaisseur de l'étrave... Notez bien que c'est juste pour donner raison à madame Suzanne que je fais ce genre de commentaire.

      Supprimer
    2. Malavita, mais si, merci ! C'est corrigé.

      Supprimer
    3. Tu racontes tellement bien les histoires que je ne m'en étais même pas rendu compte.

      Supprimer
    4. Elodie: C'est parce qu'on rectifie automatiquement, selon la logique de l'histoire. Mais Malavita a un oeil de lynx.

      Supprimer
    5. Ah oui, je me suis fait la même remarque, Malavita. Croyez-vous qu'en fait de badinage imaginaire, Suzanne se soit inspirée de la vie réelle avec de vrais morceaux de gens dedans ? Comme des lasagnes de bœuf, avec du cheval roumain ?

      Supprimer
    6. AlWest, et encore, vous oubliez le chien (de fourrière) et le rat (les cadavres récupérés dans les laboratoires) dans les petits pots pour bébés. Vous me direz qu'au moins c'est de la viande française. Soit.

      Supprimer
    7. Léon, éclats de rire!

      Supprimer
  4. Triste. Bien raconté mais triste. On pourrait fair ela même avec les tenants de l'orthorexie

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Athéna, merci. Je précise : "L’orthorexie (du grec orthos, « correct », et orexis, « appétit »), ou orthorexie nerveuse1, est considérée comme un trouble des conduites alimentaires caractérisé par une fixation sur l’ingestion d’une nourriture saine" (Wikipedia)

      Supprimer
  5. Brassens, déjà ...
    "si par hasard, su' l' Pont des Arts ... lalalala... Prudent prends garde à ton chapeau !"
    Hélas, rien n'a changé.
    De derrière mon hygiaphone je vous salue, Suzanne.

    RépondreSupprimer
  6. ...et l'importance d'être honnête.
    Non mais sans rire, ça existe les gens comme ça.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Solveig, je ne sais pas si c'est assez sécurit, un hygiaphone, il y a des trous quand même.

      Mère Castor, mais oui ! Il y en a plein !

      Supprimer
  7. J'adore les gaufres.
    Quant au pauvre Prudent, il en a pour 15 ans d'analyse (au moins).
    (par enchainement d'idées, je pense à cette blogueuse, Clopine Trouillefou, que peut être vous avez connue ? qui racontait que sa mère avait tenté d'avorter d'elle - de sa fille Clopine donc - et que du coup, elle l'avait appelée Sylvie comme "s'il vit" ... Finalement, l'analyse, c'est pas toujours conseillé).

    RépondreSupprimer

Modération parfois, hélas, mais toujours provisoire, ouf.